Michel Paillé

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La politique canadienne d'immigration: y a-t-il matière à bomber le torse?

Publication: 01/08/2012 09:36

Devant la révision de la politique d'immigration canadienne, John Ibbitson, du Globe and Mail, (8 juillet 2012), témoigne de son ambivalence. Trouvant utiles, voire nécessaires, certaines mesures prises par le gouvernement fédéral, il s'inquiète par contre d'une révision qui conduirait à une baisse du nombre d'immigrants accueillis annuellement par le Canada.

Empêcher toute personne qui voudrait profiter de notre politique envers les réfugiés, et sélectionner plus efficacement des travailleurs qualifiés, trouvent grâce à ses yeux. Mais réduire le nombre d'immigrants que le Canada admet chaque année, pas question. Selon le titre de son article, il en irait de la prospérité économique : «To ensure prosperity, immigration reform must not halt the flow of newcomers».

Le Canada, un exemple pour l'Europe?

Ibbitson craint que le Canada connaisse le sort de l'Europe. Selon le chroniqueur, pendant plusieurs décennies, des pays d'Europe ont tenté d'éviter une régression de leur population, une situation qui arrive «quand les femmes ont, en moyenne, moins de 2,1 enfants tandis que le rythme d'immigration ne compense pas (traduction libre)». Alors que les Européens voient à nouveau leur fécondité repartir à la baisse souligne-t-il, le Canada a connu une hausse de 1,5 à 1,7 enfant par femme depuis l'année 2000.

Fort d'un incomparable flux d'immigration de plus de 250 000 personnes par année (c'est notamment le cas depuis 2005), l'économie canadienne, selon Ibittson, souffrirait d'une réduction des flux migratoires. Outre les besoins appréhendés de main-d'œuvre, le Canada se priverait de payeurs de taxes additionnels pour soutenir les rentes des citoyens retraités. En outre, tout immigrant peut acheter «une maison, une automobile, un lave-vaisselle».

Bref, «une forte économie et une politique d'immigration agressive a protégé le Canada du choc démographique découlant d'une fécondité à la baisse (traduction libre)».

Ces propos étonnent. Car la politique canadienne d'immigration n'a jamais compensé une fécondité n'assurant plus le remplacement des générations depuis 40 ans. En dépit de la hausse des 12 dernières années¬ - augmentation encore nettement insuffisante -, le Canada a cumulé, en quatre décennies, un important déficit des naissances. Comme tout autre pays marqué par une sous-fécondité chronique, la pyramide des âges du Canada a subi une importante déformation à sa base (chez les moins de 45 ans).

Or, le tableau qui suit montre que le Canada n'a aucune raison de bomber le torse pour se donner en exemple à d'autres pays, dont ceux d'Europe.

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Malgré quelques différences d'un pays à l'autre, tous comptent une jeunesse qui s'amenuise, en parallèle à une population de 65 ans et plus dont l'importance augmente. En 2011, les Canadiens de 0-4 ans accusaient un déficit de 20% par rapport au groupe de 40-44 ans.

Un discours récurrent dénoncé

Les propos de John Ibbitson sont typiques de ceux qui ont cours depuis longtemps au Canada et ailleurs. Gilles Paquet l'a rappelé récemment en ces termes : «ministres [...] de l'Immigration et médias répètent encore [...] que l'immigration massive est inévitablement une source d'avantages économiques importants, malgré toutes les études économiques qui démontrent le contraire» (1).

Bref, il y a désinformation, ce que M. Paquet qualifie de «sornettes», «bêtises colportées sans vergogne», «propagande», «décervelage». Il n'est pas seul, car Michèle Tribalat, démographe Française, dénonce les «arguments fallacieux» de ceux qui défendent le «politiquement correct» jusqu'à taire, minimiser ou démolir «les études dont les résultats ne respectent pas cet impératif» (2).

Rappelant fort à propos des projections de l'ONU (3) qui «démontrai[en]t l'impossibilité de compter sur l'immigration pour corriger nos déséquilibres démographiques» (p. 106), Michèle Tribalat affirme que «[p]lacer l'immigration au cœur de la problématique démographique met indûment de côté la question de la fécondité, levier autrement plus efficace que l'immigration pour réguler les déséquilibres démographiques» (p. 107-108).

John Ibbitson lui donne inconsciemment raison en affirmant «qu'aux environs de 2030, toute augmentation de la population canadienne viendra presque entièrement de l'immigration». S'il avait poussé plus loin son examen des projections de Statistique Canada, il aurait vu une constante augmentation de l'immigration pour combler le déficit des naissances sur les décès.

En effet, une fécondité trop faible de 1,7 enfant par femme conduit à une immigration en hausse de 319 000 personnes en 2030, 348 000 en 2040, 377 000 en 2050, et ainsi de suite. Un tel scénario, qui cherche somme toute à remplir le tonneau des Danaïdes, soulève la question de l'intégration sociale abordée par Gilles Paquet (p. 101-102) et celle des «nouveaux déséquilibres territoriaux» causés au sein des populations d'accueil dont traite Michèle Tribalat (p. 107).

Appliquées au Québec, les critiques de Paquet et Tribalat nous ramènent à la très forte concentration de l'immigration au cœur de la région de Montréal - accentuant le «deux Québec en un» - ainsi qu'à l'immense défi de l'intégration en français.


(1) Gilles Paquet, «Un sujet tabou», Argument, 14-2, 2012, p. 97-104 ; citation p. 101.
(2) Michèle Tribalat, «Des deux côtés de l'Atlantique : entre illusion et déni», Argument, 14-2, 2012, p. 105-113 ; citation p. 112-113.
(3) ONU, Les migrations de remplacement : S'agit-il d'une solution au déclin et au vieillissement des populations?, New York, 2000.

 
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