LES BLOGUES

Le «rapport Longpré» sur la francisation et l'intégration des immigrants

11/06/2013 11:40 EDT | Actualisé 11/08/2013 05:12 EDT

Les députés de l'Assemblée nationale sollicitent parfois l'opinion des citoyens. Ceux-ci peuvent alors présenter, à diverses Commissions parlementaires, un «mémoire» pour exprimer leur point de vue. Alors qu'elle était députée (1976-1989), Mme Thérèse Lavoie-Roux s'est référée quelques fois, par inadvertance, au «rapport Henripin». Comme il s'agissait d'un mémoire parmi d'autres, il m'a semblé que ce lapsus avait donné à Jacques Henripin, doyen des démographes au Québec, une plus grande importance.

Je nomme volontairement «Rapport Longpré», le livre d'une enseignante en francisation auprès des immigrants depuis 2007. Intitulé Québec cherche Québécois pour relation à long terme et plus - comprendre les enjeux de l'immigration(Stanké), il est signé Tania Longpré. Comme on y trouve plus d'une trentaine de recommandations concrètes très pertinentes, je propose d'accueillir ce livre comme un rapport au gouvernement. Je regroupe ici la plupart des recommandations sous trois thèmes.

Francisation obligatoire et financement

Considérant que «la francisation des [immigrants] adultes au Québec est facultative [et] ne donne pas un revenu suffisant» (p. 92), Mme Longpré y va de plusieurs recommandations touchant ces deux aspects. Elle propose que «nous devrions mettre l'apprentissage du français et la bonne intégration de nos immigrants au sommet de la liste de nos priorités. Le gouvernement devrait exiger que chaque immigrant passe par un processus obligatoire de francisation ayant comme objectif de le rendre plus fonctionnel dans la société» (p. 92).

En outre, elle s'interroge sur les coûts de la francisation. «Notez bien, précise-t-elle, que je parle ici d' "investissements" et non pas de "dépenses"» (p. 142). Elle suggère alors que «malgré les coûts que cela engendrerait, tous ceux qui viennent s'établir au Québec devraient pouvoir recevoir une aide financière pour se franciser» (p. 29) et qu'«il serait urgent de bonifier ce financement» (p. 60).

A contrario, Tania Longpré dénonce le financement de cours d'anglais aux immigrants. Sa proposition est très claire.

«En aucun cas, le gouvernement du Québec ne devrait financer des cours d'anglais. Ceux qui le souhaitent pourraient s'inscrire à des cours d'anglais qu'ils paieraient» (p. 133).

Par ailleurs, elle distingue «capacité d'accueil» et «capacité d'intégration» (p. 30). Elle insiste, y revenant quelques fois. «Combien d'immigrants avons-nous les moyens de franciser?» (p. 30) - «Les seuils d'immigration ne devraient pas augmenter plus vite que les ressources qui sont attribuées à l'intégration» (p. 114) - «On devrait privilégier la qualité des intégrations plutôt que la quantité d'admissions» (p. 138).

Enfin, conscient que le Québec a fortement augmenté ses seuils d'immigration, sans hausser les ressources de francisation et d'intégration, le rapport Longpré souligne qu'il y a du rattrapage à faire. «Avant d'augmenter le nombre d'admissions, il faut pouvoir intégrer tous ceux qui sont déjà ici et qui ont très souvent besoin d'un coup de pouce pour se sentir ici chez eux» (p. 146).

Notons que le Projet de loi 14, s'il était adopté, ajouterait à la Charte des droits et libertés de la personne un «droit d'apprendre le français et de bénéficier de mesures raisonnables d'accueil et d'intégration à la vie québécoise» pour tous les immigrants (art. 57). De plus, deux lois concernant l'immigration seraient retouchées, notamment sur la francisation et son financement (art. 65 à 74).

Francisation, culture, identité

Comme «l'enseignant est souvent le premier Québécois que connaît plus intimement le nouvel arrivant», et comme il est souvent celui à qui «on s'adresse en premier», Tania Longpré recommande que les universités «outille[nt] davantage les enseignants spécialisés en immigration ou en français langue seconde, pour faire en sorte [qu'ils] puissent être de véritables "guides" du Québec, des "points de repère" qui pourraient renseigner leurs étudiants sur des sujets variés, bien au-delà de la langue» (p. 139). Elle propose aussi un «cours obligatoire portant sur la société et l'histoire québécoises devraient être ajouté au cursus des futurs enseignants se dirigeant vers l'accueil et l'intégration des immigrants» (p. 153).

Il allait de soi qu'une telle recommandation engage aussi le corps enseignant lui-même:

«Nous ne devrions pas enseigner seulement la langue, mais aussi ajouter dans nos cours un module de découverte de notre société, de ses mœurs ainsi que de notre façon de vivre. (...) L'enseignant devrait être celui qui enseigne les habitudes de vie au Québec; [...] il serait opportun, pour ne pas dire nécessaire, d'élargir la mission des enseignants en francisation pour y intégrer un volet culturel» (p. 149 et 151).

Consciente du relâchement de la société québécoise relativement à sa propre identité, l'auteure cherche à motiver les siens comme suit : «Nous devrions avoir comme objectif principal de faire en sorte, et sans gêne aucune, que les gens qui viennent ici veuillent se sentir bien et fassent de notre culture la leur ; [nous devrions] la promouvoir et la diffuser positivement, pour que tous aient envie d'y adhérer (p. 49). Si nous ne nous affirmons pas et n'insistons pas sur le respect de nos valeurs, nos immigrants ne comprendront jamais l'importance de se joindre à nous, puisqu'ils ne comprendront pas ce que nous sommes» (p. 58).

Fait à noter, ce «nous» vient d'une Québécoise dont la mère est née en Italie (p. 13). Bel exemple des effets des mariages inter-linguistiques que j'ai déjà décrits sur mon blogue au Huffington Post Québec.

Le billet se poursuit après la galerie

Les 25 langues les plus parlées à la maison par les immigrants au Canada (2013)


S'affirmer devant les cultures et les religions

Selon le Rapport Longpré, de nombreux parents immigrés placent leur vie familiale au-dessus de nos lois sur l'éducation. En effet, des écoliers s'absentent pendant plusieurs semaines pour aller dans leur pays d'origine ! À cet égard, il recommande de prendre les mesures nécessaires pour «que les parents se rendent compte qu'au Québec l'éducation des enfants est un enjeu de première importance qui doit passer avant la religion ou les vacances» (p. 167).

À propos de religion, Madame Longpré rapporte, que lors de certaines fêtes religieuses, les taux d'absentéisme sont si élevés dans certaines classes, qu'il n'est pas possible pour les enseignants d'aborder de nouvelles notions, ou de faire passer des examens. Ainsi, elle recommande sans détour «de baliser la laïcité au Québec, [de statuer] enfin sur la question avant que des difficultés plus importantes encore [ne] surviennent» (p. 160).

Par ailleurs, au sein du personnel, le nombre d'«absences [rémunérées] pour fêtes religieuses» varie selon que l'on soit orthodoxe, juif, musulman ou autre. Comme «une injustice demeure une injustice» (p. 164), l'auteure fait cette recommandation: «Si l'on donne neuf jours de congé payés aux musulmans, il faut en donner autant à tous les enseignants, quelle que soit leur religion, pour être équitable envers tous» (p. 162).

Cependant, le Rapport Longpré préfère la recommandation suivante: «Nous ne devrions avoir absolument aucune honte à décréter un calendrier unique fait en fonction de nos jours fériés traditionnels (qui n'ont aujourd'hui, je le répète, plus rien de religieux aux yeux de l'État) et qui assurerait la cohérence du système» (p. 163).

Le billet se poursuit après la galerie

De quelles religions sont les Québécois?


«Labourer la mer», disait-il!

Il y aura bientôt 25 ans, le gouvernement Bourassa publiait un «Énoncé de politique en matière d'immigration et d'intégration»: Au Québec pour bâtir ensemble (1990). Substantiel, ce document reste encore une référence majeure. Vieilli, et critiqué depuis sa publication - notamment par Jacques Henripin -, il aurait bien besoin d'être repensé.

À la même époque, lors d'un colloque où je participais, un professeur de français a fait état du caractère absurde de sa tâche auprès des immigrants. Repartant toujours de zéro avec tout nouveau groupe, il avait le sentiment de «labourer la mer». Trahissant une profonde frustration par sa voix, il répétait n'avoir jamais réussi à conduire ses étudiants-immigrants à un niveau suffisant de maîtrise du français.

Le témoignage de Tania Longpré, rédigé à partir d'un vécu professionnel et d'un bon sens de l'observation, fait écho à cet enseignant du début des années 1990. Il confirme que le Québec a fait du surplace relativement à la francisation et à l'intégration des immigrants. Tel qu'illustré ici, l'auteure propose des mesures concrètes à implanter. Comme d'autres avant moi (Louis Cornellier, Maxime Duchesne, Denis Monière), je reconnais l'importance de sa contribution. Et je nomme encore son livre: «Rapport Longpré».