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Effet domino et vision libertarienne du français au Québec et... au Canada

16/08/2013 12:36 EDT | Actualisé 15/10/2013 05:12 EDT

Dans le billet intitulé «Immigration: le tabou du français», publié sur son blogue au Journal de Montréal, Joanne Marcotte aborde moult sujets: religion, langue, histoire, institutions d'enseignement, Révolution tranquille, souveraineté, bilinguisme, haine de l'anglais et des Anglos, sélection des immigrants, valeurs occidentales, prospérité économique, investissements privés, etc. Il s'agit là d'un programme si vaste, que j'ai l'embarras du choix pour le commenter *.

De cette chronique qui voit de la crispation partout, je n'aborderai que deux aspects: sa théorie des dominos et son approche libertarienne de la question linguistique. Se limitant au Québec, elle n'a pas vu que son schéma de pensée s'applique aussi au Canada.

L'effet domino

Affirmant d'entrée de jeu qu'il« fut un temps où la "race" du Canadien - le Canadien français - reposait sur sa foi catholique et sur son héritage francophone», Madame Marcotte constate que «cette époque appartient au passé». Époque doublement révolue en vertu de l'effet domino exprimé ainsi: «De la même façon que le trait religieux s'est estompé graduellement de ce que d'aucuns appelleraient "l'identité collective", le caractère francophone est-il sur le point de perdre en importance?»

Elle répond par l'affirmative à sa propre question. Puisque «l''Église catholique a perdu son ascendance sur la population habitant le Québec», il en serait de même de «nos institutions d'enseignement» et de quelques organismes publics ou privés voués à la cause du français. S'adressant à certains leaders qu'elle appelle «têtes parlantes folklorisées», elle les défie: «Vous croyez vraiment que les jeunes générations s'identifient et s'émeuvent devant les discours et surtout les excès de zèle de vos troupes?»

En somme, puisque la foi catholique s'est effondrée, le français au Québec devrait naturellement suivre la débâcle, faute de jeunes recrues qui en assureraient la promotion et la vitalité. Ainsi, une «essence franco-catholique», et seulement celle-ci, caractériserait si bien la société québécoise que l'affaiblissement de l'un de ses piliers devrait entraîner le tout à sa perte. Il suffisait d'y penser.

Et tant mieux selon Joanne Marcotte, car il en irait de notre bien-être matériel: «Se peut-il qu'il y ait une relation entre nos obsessions et réglementations linguistiques et le retard relatif constant que le Québec maintient en terme de niveau de vie et sur notre difficulté à attirer des investissements privés?» Faut-il s'étonner que devant les différents critères de sélection des immigrants, la chroniqueuse du Journal de Montréal donne préséance à l'économie plutôt qu'à la connaissance du français, une «restriction»: «Peut-on s'interroger sur les effets d'une telle restriction (celle de la langue) sur la prospérité économique du Québec?»

La langue ou la richesse?

Toute politique entraîne des coûts pour atteindre les objectifs visés. C'est le cas de l'environnement, de la sécurité publique, de l'éducation des enfants, etc. Oui, il y a un prix à payer pour vivre en français en Amérique du Nord. D'ailleurs, il n'y a pas que le Québec dans cette situation là, car on compte 195 pays et 194 États ou territoires, à avoir légiféré en matière linguistique. Et le Canada fait partie du lot.

En effet, le Canada tout entier a une politique linguistique découlant de son caractère officiellement bilingue. Madame Marcotte est-elle consciente, par exemple, des coûts de traduction au Parlement d'Ottawa? Cette politique de traduction systématique vers l'anglais ou vers le français, touchent les instances suivantes:

  • la Chambre des communes et le Sénat,
  • les comités parlementaires de la Chambre des communes et du Sénat,
  • les bureaux des députés et des sénateurs,
  • les services administratifs des deux chambres,
  • la Bibliothèque du Parlement;
  • le Commissaire aux conflits d'intérêts et à l'éthique
  • le Bureau du conseiller sénatorial en éthique.

Précisons que la traduction des délibérations de la Chambre des communes et du Sénat, comme celle des délibérations de tous leurs comités, sont faites «en soirée». Peut-on demander à quel prix?

Autre exemple: le service de l'interprétation parlementaire assure, selon le site du gouvernement fédéral, la traduction immédiate en langues officielles «des débats de la Chambre des communes, du Sénat, du Cabinet et de ses comités, des conférences de presse, [et] des travaux des associations parlementaires. Les interprètes accompagnent régulièrement les députés et sénateurs membres de comités parlementaires à l'occasion de leurs déplacements au Canada et à l'étranger».

Et c'est sans compter tout ce qui doit être traduit au bureau du PM, dans les ministères et dans les organismes fédéraux. Bref, Madame Marcotte trouverait de grosses coupures budgétaires à faire uniquement dans la traduction et l'interprétation. Que de taxes et d'impôts en moins à laisser aux entreprises privées selon le crédo libertarien de la chroniqueuse!

Mais abolir le bilinguisme canadien, dont la cote serait actuellement en baisse, enclencherait-il un effet domino «à la Marcotte»? Ne dit-on pas justement que c'est ce qui distingue le Canada des États-Unis?

* Quelques-uns de mes billets précédents touchent, en tout ou en partie, certains aspects abordés par Joanne Marcotte : «la chasse aux Anglos», notre prétendu refus du bilinguisme, la francisation et l'intégration des immigrants.

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