LES BLOGUES

Des analyses et des points de vue multiples sur l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Michel Paillé Headshot

Charte des valeurs et «primauté» du français: un recul

Publication: Mis à jour:
Imprimer

Dans son projet de Charte affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse -projet de loi 60 -, le gouvernement du Québec propose d'amender la Charte des droits et libertés de la personne afin d'y insérer la notion de «primauté du français». D'aucuns pourraient se réjouir spontanément de voir notre langue officielle, le français, faire son entrée dans la plus fondamentale de nos chartes. Enfin, diraient-ils!

Ce n'est pas l'avis d'Impératif français, ce regroupement qui veille «à l'épanouissement de la langue de Molière au Québec». Au contraire, «quand le gouvernement du Québec propage l'idée de primauté, de prédominance ou de prépondérance du français, il place le français en concurrence directe avec l'anglais plutôt que d'insister sur le caractère [...] de langue nationale, de langue commune». C'est ce que l'on peut lire dans le mémoire qu'il a présenté à la Commission parlementaire qui fera l'étude du projet de Charte des valeurs à partir du 14 janvier 2014.

Ce n'est pas mon avis non plus. Dans le mémoire que j'ai également soumis à la Commission des institutions, j'ai relevé ce glissement qui nous ferait passer d'une nette volonté d'assurer la «pérennité du français» à une simple «primauté» de notre langue officielle. Glissement dangereux, car «dans certains milieux, d'aucuns se satisfont d'une «primauté» qui donnerait au français une courte priorité sur l'anglais. L'effet tache d'huile de cette dérive est nocif pour l'avenir de la langue officielle du Québec. On en vient à viser le minimum, voire à considérer que l'objectif visé serait atteint».

Un retour aux sources

Puisque le français est la seule langue officielle du Québec, déclarer sa primauté ne lui confère que «le premier rang» parmi d'autres langues, selon la définition du Larousse. Or, M. Camille Laurin, père de la Charte de la langue française, affirmait en 1977 dans l'un de ses nombreux discours sur le projet de loi 101, qu'il «appartient aux non-francophones, dans les situations de contact, d'utiliser la langue de la majorité pour permettre la communication». Par ailleurs, il voulait faire en sorte qu'au Québec «la langue commune soit le français - au même titre que l'anglais est la langue commune en Ontario» (2 mai 1977).

VOIR AUSSI: Tous les blogues du HuffPost sur la Charte des valeurs

Il ne fait aucun doute que l'anglais en Ontario, comme dans tout le Canada hors-Québec, est bel et bien la langue commune, alors que le français au Québec n'a toujours pas atteint, 40 ans après la loi 22 du gouvernement Bourassa, un statut de même ampleur. Il ne fait aucun doute non plus que la minorité francophone de l'Ontario est moins bien servie que la minorité anglophone du Québec, laquelle est toujours considérée comme la minorité linguistique la mieux choyée de tout le Canada, voire de la planète.

Ce glissement prendrait sa source dans un jugement de la Cour suprême du Canada sur l'affichage public. En effet, bien que la Cour ait déclaré en 1988 «que l'unilinguisme français de l'affichage et de la publicité était contraire à [...] la Charte canadienne des droits et libertés», elle autorisait le gouvernement québécois à exiger la «prédominance du français» (Jean-Claude Corbeil, L'embarras des langues, 2007 : 255-256). C'est ainsi que les concepts de «prédominance» et de «primauté» seraient entrés graduellement dans l'esprit des Québécois, y compris chez certains défenseurs de la cause du français.

Des objectifs de francisation plus grands que la loi 101

Se contenter d'une simple primauté du français c'est confondre l'instrument majeur de notre politique de francisation, la Charte de la langue française (loi 101), avec l'ensemble des objectifs visés. En effet, dans l'énoncé rendu public en mars 1977 - La politique québécoise de la langue française -, le gouvernement du Québec ne se contentait pas d'énumérer les domaines de son intervention : ministères et organismes publics, milieux de travail, école française pour les enfants des immigrants, etc.

Au contraire, il voulait aussi modifier l'évolution démographique défavorable aux Québécois francophones, inverser l'intégration des immigrants à la minorité anglophone, mettre fin à l'humiliation de parler la «langue des petits emplois et des faibles revenus», etc. En somme, plus que la primauté du français, le législateur voulait ultimement s'assurer de sa pérennité, c'est-à-dire faire en sorte que le français «dure toujours», selon le Larousse. C'est ce que Marc V. Levine a très bien fait voir en distinguant francisation et francophonisation dans La reconquête de Montréal, (VLB Éditeur, 1997).

J'ai eu souvent l'occasion de démontrer au cours de ma carrière, ainsi que dans le HuffPost depuis deux ans, que la pérennité du français ne pourra pas être assurée sans que l'on intervienne, entre autres, sur la francisation et l'intégration des immigrants, la faiblesse de notre fécondité et l'attitude de nombreux francophones bilingues prompts à faire usage de l'anglais. Notre politique linguistique, dont la loi 101 est la pièce maîtresse, aussi parfaite soit-elle, ne saurait contrer ces tendances lourdes qui relèvent d'une action plus large, notamment par une politique de population.

Il est manifeste que si le caractère français du Québec doit être inscrit dans la Charte des droits et libertés de la personne, c'est en visant sa pérennité qu'il faut le faire. Par conséquent, il suffirait de remplacer le mot «primauté» par celui de «pérennité» aux trois endroits où il se trouve dans le projet de Charte des valeurs (les articles 40 et 41, et les «Notes explicatives»).

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

Close
Les billets de blogue les plus lus sur le HuffPost
sur
Partager
Tweeter
PUBLICITÉ
Partager
fermer
Image affichée
Retrouvez les articles du HuffPost sur notre page Facebook.