Michel Paillé

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Albert Jacquard et la laïcité

Publication: 31/10/2013 02:21

Le généticien de réputation mondiale, Albert Jacquard, est décédé en septembre dernier à l'âge de 87 ans. Auteur prolifique, il a largement débordé de son domaine de spécialisation. Né en décembre 1925 à Lyon, Albert Jacquard a d'abord étudié à Polytechnique. Ingénieur industriel dans les années 1950, il entre à l'Institut national d'études démographiques (INED) en 1962. C'est à l'Université de Stanford (Californie) qu'il a étudié la génétique des populations. Il compte deux doctorats, soit en génétique et en biologie humaine.

Expert à l'Organisation mondiale de la santé (OMS), «il n'aura de cesse de démonter les arguments prétendument scientifiques des théories racistes et sera même témoin en 1987 au procès du nazi Klaus Barbie pour crimes contre l'humanité»lit-on dans (Libération, 12 septembre 2013). Dans les années 1990, il a dénoncé les mauvaises conditions des mal-logés et des sans-papiers.

Outre la génétique qu'il a traitée autant dans des ouvrages scientifiques (Structures génétiques des populations, 1970) que de vulgarisation (Éloge de la différence: la génétique et les hommes, 1978), il a touché à bien d'autres sujets. C'est le cas notamment de l'économie (J'accuse l'économie triomphante, 1996) et de l'écologie (Le compte à rebours a-t-il commencé?, 2009).

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Ces domaines scientifiques n'épuisent pas l'œuvre de Jacquard. N'a-t-il pas abordé également la politique et la philosophie? Après Un monde sans prisons (1993), il a suggéré un désarmement nucléaire total (2012). Dans deux ouvrages dialogués avec Huguette Planès (1997 et 2005), il a livré sa pensée sur plusieurs thèmes (générosité, jeunesse, solidarité, totalitarisme, etc.) regroupés sous l'appellation commune de petite philosophie. Dans le plus récent (Nouvelle petite philosophie), j'ai trouvé une pensée articulée sur la laïcité et les valeurs, ce grand sujet de l'heure au Québec.


La laïcité chez Albert Jacquard

D'entrée de jeu, Albert Jacquard suppose la séparation des domaines spirituel et temporel. «Dans la mesure où l'État est défini comme l'ensemble des structures qui interviennent dans les rapports entre des personnes, la laïcité implique une séparation des Églises et de l'État». À ses yeux, cette séparation «devrait aller de soi», car les cheminements des religions et des États «ont des origines et des parcours bien distincts».

Une société peut «être décrite comme laïque si les règles du vivre-ensemble qu'elle adopte ne sont nullement fondées sur ce qu'affirment [les] religions». Or, la première phrase de la Charte canadienne des droits et libertés affirme que «le Canada est fondé sur [...] la suprématie de Dieu» avant même de reconnaître «la primauté du droit». On peut donc déduire que le Canada, aux yeux de Jacquard, n'est pas pleinement laïc. Certaines décisions de la Cour suprême l'attestent.

Albert Jacquard s'inscrit dans le «concept de valeurs» du projet du gouvernement Marois. À Huguette Planès qui lui dit que la «laïcité porte les valeurs de la liberté de conscience», Jacquard précise que «[m]ême si elle n'est pas fondée sur des valeurs apportées par une religion, la structure adoptée pour l'État présuppose une certaine éthique». Il ne voit alors «nulle contradiction entre la défense de certaines valeurs et le caractère laïque [sic] de la société».

Par contre, le généticien n'appuierait pas le plaidoyer de la «neutralité de l'État» pour justifier la laïcité. Selon lui, «[l]e terme neutralité a une connotation déplaisante, évoquant une absence de courage dans l'affirmation des choix que l'on proclame. Il s'agit moins pour un État d'être neutre que d'être clair dans la justification des règles de comportement proposées aux citoyens». Ainsi,

«[l]es règles du vivre-ensemble adoptées par une communauté peuvent être qualifiées de laïques si elles ne font référence à aucune foi religieuse. Elles ne peuvent avoir comme source que la recherche de la meilleure lucidité sur la réalité humaine. Cette lucidité est le propre de l'activité scientifique. Celle-ci est commune à tous les peuples. Elle assure donc un minimum de cohérence entre les structures sociales qui se veulent laïques».


L'école, lieu d'application concrète

Cette clarté qu'il propose trouve une application concrète à l'école. Selon Albert Jacquard, «[c]haque acte ne peut être jugé qu'en fonction de sa finalité, non de sa nature. Garder [...] ses souliers en pénétrant dans une mosquée n'est scandaleux que par la provocation qui est impliquée».

Or, le voile étant «une affirmation d'appartenance religieuse, il est une provocation dans un milieu, l'école, où cette appartenance n'a pas à être connue». Par ailleurs, comme certaines lycéennes «se réjouissent du fait que la loi du père ne règne pas dans l'école de la République» d'après Huguette Planès, Jacquard acquiesce en affirmant que «l'école est un lieu au seuil duquel s'arrête la loi de la famille. En ce lieu se déroule la plus mystérieuse des alchimies, la construction de personnes autonomes».

Puisque Albert Jacquard ajoute, de manière plus générale, que «[t]elle attitude, tel vêtement porteur de symbole au sein de la communauté, n'est plus qu'une gesticulation ou un déguisement une fois transposé à l'extérieur», je me permets d'étendre à l'ensemble de tous les milieux de travail, publics ou privés, sa proposition pour l'école.

Peut-on rêver d'une société où nul travailleur n'afficherait, dans l'exercice de ses fonctions, ses convictions religieuses, idéologiques, philosophiques, politiques ou autres, devant ses patrons, ses collègues, ses subalternes, ses clients ou bénéficiaires, ses fournisseurs, etc. Serait-il possible d'imaginer une société où tous les milieux de travail seraient exempts de publicité, de sollicitation ou de propagande de la part des personnes qui y gagnent leur vie?

Conforme aux exigences de clarté d'Albert Jacquard, cette proposition, dont j'assume l'entière responsabilité, se soutient d'elle-même. Ne visant que la quiétude ou la sérénité d'esprit de tous les travailleurs, point n'est besoin de recourir à la «neutralité de l'État», à «l'égalité homme femme» ou, que sais-je encore, pour la justifier.


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