Michel Pagé

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De l'égalitarisme au multiculturalisme canadien: l'antithèse de la souveraineté nationale

Publication: 03/11/2013 09:41

Le multiculturalisme canadien feint, sous le couvert d'un humanisme calqué sur un concept de société ouverte, de respecter la multiculturalité ethnique de l'ensemble du pays. Pourtant rien n'est moins vrai, car ce multiculturalisme s'établit aux dépens du poids vital du peuple canadien-français et des Premières nations au Canada.

Rappelons que la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (Laurendeau/Dunton, 1963-1969; créée par Lester Pearson pour étudier la dualité culturelle du Canada) change radicalement la politique linguistique canadienne et provinciale. Créée en réaction au malaise grandissant du Canada anglais relativement au mouvement de révolte des Canadiens français du Québec qui demandent la protection de leur langue et de leur culture et veulent participer pleinement à la prise de décisions en matière politique et économique, la Commission B&B enquête sur trois principaux aspects de la question : l'étendue du bilinguisme dans l'administration fédérale, le rôle des organismes publics et privés dans la promotion de meilleures relations culturelles et les perspectives offertes aux Canadiens de devenir bilingues en français et en anglais. Les commissaires s'appuient sur le principe directeur d'un «partenariat égal», c'est-à-dire l'égalité des chances, pour les francophones et les anglophones, de faire partie des institutions.... Les commissaires doivent aussi faire rapport sur l'apport culturel des autres groupes ethniques et sur les moyens de conserver cet apport. Le rapport final est publié sous les thèmes : Les langues officielles (1967), L'Éducation (1968), Le monde du travail (statut socio-économique, administration fédérale, secteur privé, 1969), L'apport culturel des autres groupes ethniques(1969), La capitale fédérale(1970) et Associations bénévoles(1970).

Les conclusions de la commission mènent à des changements en matière d'éducation en français partout au pays, à la création du ministère fédéral du Multiculturalisme et à l'adoption de la Loi sur les langues officielles. La pression du mouvement indépendantiste québécois fera en sorte que ces changements seront introduits prestement ( la société canado-anglaise, société close voire hostile au fait français s'ouvre... non sans résistances et de longs combats devant les tribunaux). Des réformes comprennent la création des commissions scolaires quasi autonomes pour l'éducation en français de la minorité canadienne-française, et le gouvernement fédéral contribue à promouvoir l'enseignement du français langue seconde. Le Nouveau-Brunswick se déclare officiellement bilingue; l'Ontario ne le fait pas, mais augmente substantiellement ses services en français. Les droits du français à l'Assemblée législative et devant les tribunaux du Manitoba, révoqués par des lois manitobaines votées en 1890, sont rétablis par une décision de la Cour suprême du Canada. Peu à peu, des changements feront en sorte que les Canadiens d'expression française pourront, là où le nombre le justifie, travailler en français dans des organismes du gouvernement fédéral, recevoir des services dans leur langue et pourvoir à l'éducation en français de leurs enfants (les ayants droit) jusqu'à la fin de l'école secondaire.

L'adoption de la Loi sur les langues officielles (1969) et la nomination d'un commissaire aux langues officielles définit certes un cadre légal qui aura rétabli une certaine justice, voire constituera un tournant historique remarquable, mais qui n'aura pas été suffisant pour freiner l'assimilation et le deux poids, deux mesures conféré par la règle de la majorité au sein des institutions. Comprenons que le choix du premier ministre P. E. Trudeau de conférer un caractère bilingue à l'ensemble des institutions fédérales, opère, en fait, de manière à superposer un accent francophone à un cadre majoritairement anglophone, ce qui confère, dans la pratique, la priorité à l'anglais.

Par ailleurs, le multiculturalisme réduit la culture et les traditions canadiennes-françaises à une simple égalité avec les cultures multiples des nouvelles vagues d'immigration. L'égalitarisme conduit à la suppression de la reconnaissance nationale des Canadiens français hormis, pour seul motif, de la langue officielle. L'assimilation aura grimpé sous le fait de la migration vers les villes et de la fusion rationnelle des villes ou des villages autrefois majoritairement francophones (Saint-Boniface, Vanier, etc.) Ainsi la thèse de Pierre Elliott-Trudeau contre la société close canadienne-française par une relative dissolution égalitaire à toutes les autres devient, tel fut et demeure le cas, une forme de perversion d'une philosophie bergsonienne et poppérienne de la société ouverte.

Ainsi, le bi-nationalisme, possible sous Lester B. Pearson, disparaît du discours politique canadien, et nommément après Meech, au profit d'un nationalisme canadien-anglais constitué d'une kyrielle d'apports ethniques des nouveaux immigrants assimilés à plus de 90% à la langue et à la culture anglo-canadienne. Le bilinguisme est une affaire de sens préférentiel : le Canadien français est bilingue, rarement le Canadien anglais, hormis au Québec et dans des cercles politiques ou universitaires. L'homme bilingue remplace le Canadien français libertaire et l'esprit libre du Canadien errant.

La société québécoise est taxée de fermeture sur elle-même si elle ne devient pas bilingue; ainsi chemine sous l'idéologie du bilinguisme canadien la décroissance de la vitalité effective du français, et certes du poids du français au Canada. Voilà la forme feinte de la société ouverte canadienne, et les revendications constitutionnelles du Québec seront de plus en plus taxées de replis vers une société close et une phobie des différences apparentes assimilés par l'hégémonie anglophone et anglomane. Les interprétations à quatre sur neuf de la Cour suprême et du cadre légaliste défini par Trudeau (Charte des droits individuels, le multiculturalisme et le respect de la langue française là où le nombre le justifie). Légalisme, égalitarisme et relativisme se fondent de manière à opérer à terme une lente régression de l'identité canadienne-française et québécoise.

Pour qu'il en fût autrement, il aurait fallu, tout au moins, consentir à s'ouvrir à un paradigme différent, et étendre l'obligation d'apprendre le français à un ensemble important d'immigrants (et notamment pour les réfugiés en attente) et pourquoi pas des langues autochtones dans les Prairies. Ainsi, sous le couvert de l'égalitarisme et du multiculturalisme, le Canada progresse vers une nation de plus en plus unilingue, de plus en plus américano culturelle.

Ainsi, la question nationale (langue identitaire, droits linguistiques, traditions, mœurs, morale, liberté d'autodétermination, libertés collectives, etc.) devient une affaire qui sera traitée devant les tribunaux et tranchée par ces instances juridiques. Les droits individuels, égalitaires et relatifs s'opposent aux droits collectifs (Charte canadienne des droits individuels par opposition à une Charte québécoise des droits individuels et de droits collectifs de la société francophone, donc d'une nation autonome et souveraine). Par ce légalisme, des questions fondamentales à la conscience citoyenne échappent au jugement critique de la population, devient technique et normative.

Ainsi, une condition fondamentale de la société ouverte n'est plus satisfaite. Le Canada feint de jouer le rôle d'une société ouverte, mais se ferme à l'identité profonde d'un des peuples fondateurs; il manipule un plan historiciste de l'immigration qui devient, dès lors, l'instrument de marginalisation de la société canadienne-française. Selon ce même plan, la société canadienne-anglaise se multiplie par effets d'assimilations successives de l'immigration à portes ouvertes.

Par analogie, la politique d'immigration à portes ouvertes du gouvernement fédéral a l'effet d'un plan d'assimilation du même acabit que ce que fait la Chine au Tibet. Et lorsque la société distincte québécoise se rebiffe, elle est taxée de racisme et de fermeture d'esprit, alors que l'assimilation à l'anglaise et l'hégémonie anglophone que la société anglophone majoritaire entraîne de fait à terme constitueraient une grande ouverture au monde!

Ce genre d'argumentation sophiste se retrouve partout en ces temps de capitalisme mondial. Toute opposition pour des motifs traditionnels à l'hégémonie linguistique et culturelle devient suspecte; voire est accusée d'atteintes aux droits individuels par une société despotique. Cet argument prend corps dans l'esprit populaire, telle une propagande, et devient une forme de jugement péremptoire dénigrant sans discernement l'affirmation normale de l'identité nationale. Tous n'en meurent pas, mais cette idéologie sous-jacente au discours d'ouverture sur le monde emporte bien des aiglons au Parti libéral canadien ( PLC) et des bien-pensants au Parti libéral du Québec (PLQ).


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