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La philosophie au collégial: réponse à François Doyon - Michel Mongeau

Revenez sur terre, collègue Doyon!

16/11/2017 14:30 EST | Actualisé 16/11/2017 14:34 EST
Getty Images/iStockphoto

Rien ne nous oppose à la Journée mondiale de la Philosophie, mais si celle-ci est destinée à donner un peu de relief à cette discipline, comment réussira-t-elle à faire figure parmi les centaines de fêtes et de journées annuelles célébrées chaque année?

Mon confrère Doyon affirme qu'il doute de «la pertinence des cours de philosophie dans leur forme actuelle», ce qui est une attitude, la plupart en conviennent, tout à fait exemplaire de toute démarche philosophique. Évidemment, tout dépend également du contexte dans lequel un tel exercice s'effectue. Que les professeurs de philosophie effectuent cette démarche entre eux, dans un colloque savant, ou sur une tribune qui rassemble des acteurs clefs de la société civile ou de l'État, cela s'avère nécessaire à l'occasion. Mais lancer ces questions sur la place publique, sans le contexte approprié ni les cadres nécessaires à une discussion de cette ampleur, nous semble moins pertinent. Et ce n'est pas, n'en déplaise à monsieur Doyon, une affaire corporatiste. Discuter implique des règles, une connaissance du débat et de ses enjeux, sinon, comme au Colisée, nous livrons les intervenants aux crocs de la meute enragée et impitoyable.

L'endoctrinement

Il est plutôt curieux que le collègue Doyon, afin de nourrir le débat actuel, s'appuie sur des réalités typiques des années 1970. Le milieu de l'enseignement de la philosophie au cégep a largement changé depuis ces années. J'y étais à titre d'étudiant et j'y suis encore aujourd'hui, à titre d'enseignant. L'endoctrinement marxiste a été une étape. Beaucoup de ces enseignants étaient d'ex-chrétiens en mal d'une doctrine absolutiste de substitution à leur foi encore vivante. Cela ne correspond en rien à la réalité des plus jeunes cohortes de professeurs actuels. Les anciens marxistes sont maintenant couverts par une retraite dorée aux relents bourgeois, n'en déplaise à leur bonne conscience. Ceci dit, nourrir l'esprit critique est un objectif ambitieux et large, auquel d'autres disciplines concourent également. Pensez-vous que l'enseignement des sciences soit toujours, dans les cégeps, conforme aux exigences de la méthode scientifique? Y enseigne-t-on vraiment le doute, la remise en question des modèles et hypothèses, la falsifiabilité de toutes doctrines et tous paradigmes, le questionnement global et systématique?

Quant à la militance supposée des professeurs de philosophie, en quoi serait-elle plus pernicieuse que celle des enseignants de sciences humaines, de lettres ou de sciences «pures»? Vous citez le cas d'une enseignante sur une cohorte de plus de six cents professeurs de philosophie au collégial!

Pourquoi serait-il inadmissible qu'un prof qui s'adresse à des cégépiens présente son point de vue et le soumette à la discussion sans contrainte?

Quant au devoir de réserve de 2012, il a été discuté dans moult cégeps et les différentes thèses à cet effet n'avaient absolument aucune intention d'être imposées. Pourquoi nous opposer à la pensée vivante et à ses disparités? Pourquoi serait-il inadmissible qu'un prof qui s'adresse à des cégépiens présente son point de vue et le soumette à la discussion sans contrainte? Évidemment, s'il tombe dans le dogmatisme, il quitte le terrain de la philosophie et gagne celui des idéologies.

Insuffisance

Le consensus sur l'enseignement de la philosophie a toujours été fragmentaire et fragile. Et cela depuis Socrate, en passant par Rousseau, Voltaire et Marx. Être dans la marge, monsieur Doyon, est notre lot. Dès que nous nous confrontons aux différents groupes idéologisés, nous sommes en position inconfortable et cela il faut sereinement l'accepter. Comme Nietzsche le soutenait, il ne faut pas avoir peur des hautes cimes solitaires, si on se permet l'image.

Les cours de philosophie se réduisent-ils à la dissertation de fin de session? Tout le travail effectué, en philo-101 par exemple, sur les présocratiques, la sophistique, les trois classiques et la pensée hellénistique, ça serait de la fumée?

Les cégeps ont changé. On nous remplit les classes avec presque quarante jeunes aux prérequis, aspirations et motivation hyper variés. Pouvons-nous les faire discuter du relativisme sceptique de Gorgias, alors qu'ils ne font souvent pas la différence entre l'antiquité et la Renaissance?

Et pourquoi pas, dans un monde idéal et autre que celui qui nous est donné, ne pas enseigner les sciences et l'économie pour tous?

Et ouvrir les conventions collectives «Pour qu'il soit possible d'intervenir auprès d'enseignants qui nolisent leurs cours aux fins de propagande idéologique ou politique». Revenez sur terre, collègue Doyon! C'est largement terminé cette période de l'enseignement de la philosophie au Québec. Et pourquoi les étudiants actuels ne seraient-ils pas confrontés à des enseignants aux vues et horizons différents du murmure public? Vous avez perdu confiance? Rendre les cours optionnels reviendrait à croire que les étudiants suivent un cours de physique, de chimie, de maths ou de biologie dans le seul but de se cultiver et d'apprendre à apprendre.

Hélas, je crois sincèrement que les problèmes et défis pour demain sont autres que ce qui est abordé par monsieur Doyon dans ce présent texte.

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