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Le grain de sable

27/10/2016 10:26 EDT | Actualisé 27/10/2016 10:27 EDT

Gavrilo Princip est ce jeune Yougoslave qui, le 28 juin 1914, a assassiné l'archiduc François-Ferdinand, héritier du trône austro-hongrois, et son épouse, Sophie à Sarajevo en Bosnie. Ce geste de Princip a donné à l'Autriche-Hongrie l'excuse qu'elle recherchait pour ouvrir des hostilités contre la Serbie. Ce faisant, l'empire austro-hongrois précipita le monde dans la Première Guerre mondiale, avec toutes les conséquences que nous connaissons aujourd'hui. Le monde a été mis à feu et à sang pendant quatre années, les empires russe, austro-hongrois et ottoman ont été démantelés, et le Traité de Versailles a mis en place les conditions qui allaient permettre la montée des fascismes, surtout en Allemagne et en Italie, et le second conflit mondial. Tout ça pour les deux ou trois coups de revolver d'un adolescent anarchiste.

Sans être aussi sinistre, le refus de la Wallonie de donner maintenant son accord à la conclusion du traité de libre-échange entre l'Union européenne et le Canada est-il susceptible de jouer un rôle analogue dans le développement du libre-échange et de la mondialisation sans cesse accrue de l'économie? Il est probablement trop tôt pour répondre à cette question, mais le parallèle est frappant entre ces deux événements bien différents en nature.

En 1914, même sur un fond de nationalismes réprimés et de querelles sur le développement des colonies, les empires paraissaient d'une solidité à toute épreuve ; le geste de Princip constitua une note discordante, la proverbiale allumette au milieu des barils de poudre. En 2016, sur un fond de nationalismes de plus en plus hostiles à la fusion dans les grands ensembles et face au mécontentement croissant envers la globalisation et la mondialisation des échanges, l'attitude de la Wallonie oblige à la réflexion sur les bienfaits de ces traités de libre-échange.

Le doute est maintenant installé. Cui bono? demanderait un Bernard Landry, toujours friand de citations latines. En effet, à qui profitent vraiment ces traités et cette mondialisation économique? De plus en plus, des citoyens réalisent que la mouvance facilitée des biens et des services ne profite vraiment qu'aux entreprises multinationales et par elles, au célèbre «1%» de la population qui trône au sommet des plus riches de la planète.

Ici au Canada et au Québec, nos dirigeants en sont encore à la croyance béate dans les avantages du libre-échange.

La classe moyenne, pour sa part, ne tire pas aussi bien son épingle du jeu, même si le crédit et la consommation lui permettent de mener une certaine dolce vita, toujours sous la menace des opérations de «restructuration» autant dans le privé que dans les services publics. La classe plus ouvrière a vu, subit et voit et subit encore les effets de la délocalisation des emplois, terme poli pour dire qu'on déménage les usines là où la main-d'œuvre coûte moins cher. Même la Chine commence à délocaliser sa production vers l'Afrique, car les ouvriers chinois, pas plus cons que les nôtres, ont demandé et obtenu de meilleures conditions de rémunération. Chez nous, la Caisse de dépôt va même construire tout un réseau de transport en commun électrique sans un seul conducteur. Le progrès, dit-on. Quant aux plus démunis, la mondialisation économique ne leur a rien apporté. Rien.

Ici au Canada et au Québec, nos dirigeants en sont encore à la croyance béate dans les avantages du libre-échange. Que ce soit chez M. Couillard ou M. Trudeau, pas la moindre réserve envers le dogme libréchangiste. «C'est bon pour l'économie», entonnent-ils en chœur, faisant écho à d'autres dirigeants politiques comme Angela Merkel ou François Hollande, et se faisant encenser par toutes les chambres de commerce et autres agents de l'économie.

Pourtant...

Pourtant le libre-échange et son objectif de mondialisation de l'économie constituent un géant aux pieds d'argile. On a toujours dit que nul monarque ne peut gouverner sans l'accord de ses sujets. C'est tout aussi vrai en démocratie. Or, la colère monte. Elle monte lentement, mais elle monte. L'échec de la tentative de créer une zone de libre-échange entre les deux Amérique au début des années 2000 aurait dû lancer un signal de prudence. Il n'en a pas été ainsi. Le projet Trans-Pacifique bat de l'aile pour toutes sortes de raisons, mais fondamentalement pour protéger des marchés. Enfin, vingt-cinq ans après la conclusion du traité de libre-échange nord-américain, l'ALENA, voici que les deux candidats à la présidence des États-Unis expriment de sérieuses réserves sur le libre-échange existant ou à venir, en réponse à un sentiment négatif grandissant chez les électeurs américains envers cet aspect du néolibéralisme.

Bref, l'édifice vacille. La Wallonie, qui demande à comprendre les tenants et aboutissants du traité Canada-UE, ne veut pas se faire bousculer. Son refus d'obtempérer en silence a créé et crée encore une sérieuse onde de choc. Les optimistes comme nos premiers ministres sont irrités certes par la communauté wallonne, mais ils sont persuadés d'avoir l'histoire de leur côté.

Les plus réalistes, cependant, saisissent probablement que la résistance des Wallons pourrait bien être le grain de sable, le coup de revolver capable sinon de renverser des empires, du moins d'entreprendre le début de la fin de la libération sans limites des échanges dont Monsieur ou Madame tout le monde ne voit toujours pas les bienfaits.

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