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Mine Arnaud: la grenouille et la sauterelle

19/11/2014 10:56 EST | Actualisé 20/01/2015 05:12 EST

La semaine dernière, le syndicaliste Bernard «Rambo» Gauthier intervenait dans le très controversé dossier Mine Arnaud (projet de mine à ciel ouvert à Sept-Îles) en déclarant: «On a des familles qui crèvent de faim. Si on dit qu'on veut prioriser les grenouilles et les sauterelles au détriment de nos pères de famille, j'ai un problème.» Deux semaines plus tôt, la présidente de la Chambre de commerce avait cosigné dans le Journal de Québec une lettre intitulée «Sept-Îles se meurt». Depuis on a lancé la campagne «Go Mine Arnaud», dont les pancartes placardent les murs de la ville. Les événements récents m'ont inspiré cette fable.

La grenouille et la sauterelle conversaient au bord de la baie quand apparurent, entassées dans des boîtes de pickups, quelques centaines de taupes qui chantaient «Go Mine Arnaud Go». Cet air était si peu inspiré qu'elles s'attendrirent un instant à l'écoute de ces balourdises; mais proféré par tout un orchestre de fouisseurs, il gagnait en résonance ce qu'il perdait en ridicule et devenait une sorte de cri de guerre. «Hélas, les taupes n'ont pas d'oreilles pour prendre en pitié ces chants lamentables, dit la sauterelle. Allons donc leur enseigner de beaux airs puisqu'elles veulent chanter.»

Soudain une voix retentit : «Pas besoin d'oreilles quand tu gagnes 30 piasses de l'heure!». «Messire porc-épic, c'est vous!», s'exclama la grenouille qui, se retournant vit surgir d'un pickup un porc-épic de fière allure vêtu d'un dossard orange pareil à celui des taupes. Sont-ce donc leurs chants qui méritent aux taupes de si honnêtes salaires? «Réveille le crapaud, c'est pas un show icitte! Chanter des chansons ça va pas nourrir des familles qui crèvent de faim, c'est pour ça que les taupes creusent une grosse mine.» Et le porc-épic promena un regard satisfait sur les taupes qui avaient entamé la fosse.

«J'ignorais la détresse des familles de Sept-Îles», répartit sympathiquement la grenouille. Pourtant, la semaine dernière encore, on dénombrait plus de pickups que de bouches à nourrir... «Une mine va défigurer le paysage», enchaîna la sauterelle. « Oh, le paysage! Est-ce qu'y va mettre du pain pis du beurre sur la table, ton paysage!? Les taupes veulent des jobs parce que ça crève de faim ce monde-là. C'est vrai parce que les goélands l'ont dit. Fini le memérage! C'est pas les paroles qui nous font avancer, mais les actions. Le vrai progrès, c'est d'aller le plus vite possible vers quelque part.» Le porc-épic lanceur de maximes se hérissait et haussait le ton, car comme chacun sait, les vérités ont ceci en commun avec les pickups qu'elles doivent faire beaucoup de bruit.

Un goéland portant complet et cravate observait du ciel le travail des taupes lorsque son attention se porta vers le porc-épic qui faisait mugir le moteur de son pickup. Il vint se percher sur le capot et s'adressa ainsi à nos deux compagnons : «Pour l'amour du progrès! Qu'avez-vous fait au porc-épic pour le mettre hors de lui?» «Nous voulions savoir, répondit la grenouille, pourquoi l'on paye les taupes à détruire la forêt.» «Ma chère grenouille, nous n'avons rien contre la forêt. Seulement, Sept-Îles se meurt et il faut diversifier l'économie. On ne fait pas d'omelettes sans casser d'œufs. Sans mine, il y a de rutilants motocross qui ne se vendent pas et de fastueuses chambres d'hôtel qui restent vacantes en été! Elle est là, la vraie tragédie!» «Ne pensez-vous pas qu'il y a peut-être trop de motocross et trop d'hôtels?» «Vous ne pouvez pas comprendre, grenouille. Si vous étiez capables, comme nous goélands, de voir les choses d'en haut, tout s'expliquerait. Sept-Îles se meurt. Croiriez-vous, par exemple, qu'aujourd'hui même, plus de 300 maisons sont à vendre?» «Et alors?» «Cela prouve assez que Sept-Îles se meurt et qu'il est bon d'y installer une mine à ciel ouvert.» «Cela prouve seulement qu'il y a 300 maisons à vendre...» «Pour l'amour du progrès! Vous raisonnez comme une grenouille qui refuse d'évoluer!»

Gêné par ce trait qu'il avait décoché malgré lui, mais n'en pouvant plus de nos deux entêtées, le goéland leur proposa un marché : il les porterait sur son dos et leur ferait voir les choses du point de vue d'un goéland. La grenouille et la sauterelle comprendraient alors la nécessité d'une mine et cesseraient de la remettre en question. Ils s'enlevèrent tous trois vers les nues, d'où ils purent apprécier le progrès des taupes. «Voyez-vous, reprit le goéland, tout est une question de perspective. Votre petite taille vous empêche de deviner quoique ce soit par-delà quelques arbres, tandis que nous, goélands, voyons la forêt et la ville tout ensemble. Sans la mine qui vous contrarie, cette ville (et il décrivit d'un mouvement d'aile le contour de la baie de Sept-Îles) ne pourra jamais croître, si tant est qu'elle parvienne à rester ce qu'elle est. C'est la loi du moindre mal; on ne fait pas d'omelettes sans casser d'œufs.»

La sauterelle qui s'était tue jusqu'ici prit la parole : «Il est vrai que de là haut, tout s'explique. Mais pour tout expliquer, il faut tout dénaturer. Il faut qu'une forêt ne soit plus une forêt, mais un endroit où creuser des mines. Il faut qu'une ville ne soit plus une ville, mais un entrepôt de taupes qui doit croître à l'infini. Il faut qu'une taupe ne soit plus une taupe, mais une machine qui creuse des trous pour s'acheter des motocross. Si c'est le prix à payer, je garde ma perspective. Elle est modeste, mais elle me permet au moins de communier avec la beauté des... »

«La beauté!, interrompit le goéland qui avait troqué sa contenance pour un ton gouailleur. Beauté, laideur, qu'importe! Nous ne sommes pas ici pour discuter de poésie, mais de choses sérieuses. Sans économie il n'y a rien, pas même de poésie. «Vous oubliez, goéland, que la poésie vient avant l'économie. Avant de scier l'arbre pour le vendre, le bûcheron l'a d'abord contemplé. Il en a fait un symbole de sa vie, de sa famille, de l'éternité même. Avant de vider la mer de ses poissons pour les vendre, le pêcheur l'a d'abord contemplée. Bien plus que votre concept de progrès, elle lui suggérait l'idée d'infini. Toutes ces choses familières ne cessent pas d'être merveilleuses parce qu'elles sont familières. Encore faut-il des yeux pour les voir. Elles sont tout autour de vous et pourtant vous n'en savez rien, car l'altitude de votre perspective vous en éloigne.»

Le goéland voulut en finir avec ces deux importunes qui ne se rendraient jamais à la raison. Il les abandonna très loin, en plein cœur de la forêt où elles seront rassasiées d'arbres et de lacs, et revint vers la mine. Les travaux avançaient. Les taupes chantaient toujours. Au fond de leurs petits yeux noirs qui ne reflétaient aucune lumière, on aurait dit cependant qu'un désir cherchait le chemin du jour. C'était peut-être le désir d'une étoile. Mais le goéland, lui, n'en doutait pas: c'était le désir d'un motocross.

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