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La charte de la burqa de chair

04/10/2013 12:53 EDT | Actualisé 03/12/2013 05:12 EST

Depuis le début du « débat » portant sur la Charte des valeurs québécoises, nous entendons le ministre Bernard Drainville et ses disciples répéter leur mantra comme quoi cette charte est nécessaire afin de protéger ces dites valeurs, principalement celle de l'équité entre les hommes et les femmes. À les entendre, notre espèce serait menacée de disparition et il est plus que temps d'agir, et ce fermement, devant ce danger que représentent les signes religieux portés par une minorité des minorités dites visibles de la population. Ainsi, en appui à sa proposition, notre gouvernement nous présente de petits pictogrammes, pour bien entrer dans nos esprits l'image de cette pratique étrangère que toute femme québécoise devrait craindre. Bon sang ! Tout ceci semble si simple, expliquez-moi pourquoi aucun gouvernement n'a songé à cela plus tôt ! Ceci m'aurait évité bien des ennuis de femme québécoise et des années de thérapie !

Je ne porte pas le voile, je ne suis pas musulmane ou même particulièrement proche de cette communauté. Je n'ai même jamais lu le Coran. Évidemment, comme tout le monde à Montréal, les femmes voilées font partie de mon quotidien. Par exemple, mon fils fréquente un service de garde qui a à son embauche des femmes voilées. Or, il n'a pas développé de liens particuliers avec elles, bien qu'il les apprécie comme l'ensemble du personnel de son service de garde. Par ce texte, je ne vise donc pas à promouvoir les valeurs de l'Islam, mais bien à questionner cette valeur d'équité entre les sexes à la sauce québécoise. Après tout, cette charte vise « les valeurs québécoises » et non les valeurs « des autres ».

Revenons maintenant à ce concept plutôt flou que représentent les valeurs. Les valeurs morales sont universelles, mais elles s'expriment différemment selon les sociétés, en fonction des croyances propres à un peuple à un temps donné. Elles sont également en constante évolution, tout comme les citoyens peuplant ces sociétés qui évoluent constamment, en principe. Bien entendu, tout le monde est pour la vertu ! Comment ne pas être en accord avec le ministre Drainville lorsqu'il affirme que l'égalité entre les hommes et les femmes est un principe noble ? Comme jeune féministe, je ne peux que me réjouir devant l'intérêt soudain de ce gouvernement pour la question de l'égalité entre les sexes, moi qui fais tout pour attirer l'attention sur ce sujet depuis des années, sans trop de résultats.

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Cependant, je ne peux qu'être extrêmement déçue et même parfois frustrée quand j'entends sa ritournelle sur le sujet. Puisqu'il a lui-même ouvert la plaie, j'invite le ministre à m'expliquer comment cette sacro-sainte égalité entre les sexes est exprimée au Québec en 2013 ? En quoi serions-nous le modèle universel en la matière, permettant aux Québécois et Québécoises, et au PQ de se l'approprier ? Avons-nous atteint cette égalité sans que je m'en aperçoive ? Pourtant cher ministre, croyez-moi, même si je n'en étais pas vraiment consciente jusqu'à tout récemment, toute ma vie j'ai été très concernée au quotidien par cette valeur ! Laissez-moi vous expliquer pourquoi je pense que, à l'encontre de ce que vous affirmez, cette valeur a peu d'importance pour les gouvernements et compte encore moins pour une partie de la population qui, elle, ne voit pas du tout de quoi je parle. Cela va de soi quand on est du bon côté de la ligne de « l'égalité ».

Prostitution

Depuis quelques années en Europe, on se questionne sur le fléau que représente la prostitution étudiante. À titre illustratif, je vous réfère à l'œuvre de Laura D. « Mes chères études. Étudiante, 19 ans, job alimentaire : Prostituée ». Ici, nous avons eu Nelly Arcan qui, par son œuvre, a décrit cette réalité. Ici, il n'y a pas eu la trace d'un début de débat à ce sujet et je n'ai pas souvenir de vous avoir vu aborder le sujet de la prostitution étudiante au salon bleu. On entend souvent dans la population que « c'est très intelligent de la part de ces femmes, faire ça ou se faire exploiter au salaire minimum après tout! ». Or, on entend souvent de cette même population que « cette femme ne devrait pas être en poste d'autorité, compte tenu de son passé de dévergondée» ou simplement, cette population ne peut supporter de voir rayonner ces femmes telles qu'elles sont, sans regard culpabilisateur face à leur passé. Je me dis que cela donne tout son sens au fameux « pute un jour, pute toujours », marqué au fer rouge sur l'image de ces femmes.

À titre illustratif, pensez à Guy A. Lepage lors de cette fameuse entrevue avec Nelly Arcan à Tout le monde en parle. Si vous ne savez pas de quoi je parle, je vous invite à visionner cette entrevue, puis ensuite à lire « La Honte », ses écrits à ce sujet. Vous vous dites très sensible au malaise féminin. Imprégnez-vous de ce malaise à elle aussi. Vous comprendrez peut-être mieux ces femmes qui, dans Les criminelles de Jean-Claude Lord ont, par « choix », opté pour le port d'une sorte de burqa pour témoigner devant la caméra. En fait, qu'avez-vous à dire au sujet de la « burqa de chair » ? De ces publicités ostentatoires qui représentent les femmes en simples images de fantasmes masculins ? Sont-elles une expression plus fidèle de nos valeurs québécoises que le port du foulard par une femme musulmane ?

Pendant toutes ces années, que ce soit la FFQ, Stella ou autres organismes de défense des droits des femmes ont marché pour dénoncer cette indifférence des gouvernements et de la société face à la cause des femmes, pour chercher cette attention, notamment face à la question prostitutionnelle. Il n'y a pas que Nelly Arcan qui aurait souhaité un débat à ce sujet au salon bleu. Ne me dites pas qu'elles ont marché pour rien ! Toutes ces marches de femmes, tous ces pas de Québécoises, peu importent leurs croyances religieuses ont donné quoi ? Qu'avez-vous à dire à ces femmes aujourd'hui ? Qu'elles ont toutes fait fausse route et que tout est de la faute d'Allah ?

En ce moment même, vous n'êtes pas sans ignorer la cause de Terry-Jean Bedford et les travailleuses du sexe Valerie Scott et Amy Lebovitch à l'étude à la Cour Suprême. Ces femmes remettent en question les lois encadrant les activités prostitutionnelles au pays. Qu'avez-vous à dire à ce sujet ? Selon vous, est-ce que la pute Québécoise et son client sont légitimes d'exister dans votre « nous » idéologique ?

Éducation des jeunes filles

Ce 25 septembre dernier, via la bouche de votre ministre de la Condition féminine, votre gouvernement a affirmé que Québec ne doit pas intervenir pour interdire les concours de mini-miss dans la province. Bien entendu, vous n'avez pas à protéger les fillettes, mais vous avez à protéger les femmes majeures et vaccinées libres, qui en principe, ne font rien d'illégal en portant le voile. Sincèrement, qu'est-ce qui est le plus nocif pour une fillette d'âge préscolaire, être exposée à un bout de tissus ou parader pour être « la plus jolie, la plus adéquate selon des juges adultes » ? Est-ce pour mieux les préparer à pavaner devant papa dans les agences d'escortes quelques années plus tard ? Il est vrai que papa demande de la chair toujours plus fraîche et toujours plus insouciante avec les années.

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Les meilleurs et les pires pays pour les femmes selon le Forum économique Mondial


Effort gouvernemental pour contrer la violence faite aux femmes

J'aimerais citer notre première ministre lors d'un entretien avec Rima Elkouri dans La Presse, le 8 mars dernier à l'occasion de la journée internationale de la femme: «La violence à l'égard des femmes est un phénomène beaucoup plus important que la violence à l'égard des hommes - même s'il y en a, je sais.» Effectivement, il y a encore trop de violence faite aux femmes. Mais au-delà de cette simple reconnaissance, quoi faire de ce fléau ? Empêcher nos jeunes femmes de vivre en liberté ? Affirmer qu'on doit décider de ce qu'elles ne doivent pas porter, mais ne rien faire pour que leurs agresseurs cessent de les agresser? Leur enlever le voile pour se donner bonne conscience sociale comme si par ce geste, elles ne risquaient plus rien? Du haut de mes 32 ans, je n'ai malheureusement pas souvenir d'aucune campagne électorale qui ait porté sur ce sujet de la violence faite aux femmes.

J'aimerais vraiment que les Québécois me prouvent que ce qu'ils tiennent à cœur, ce qu'ils désignent comme une valeur fondamentale, l'égalité entre hommes et femmes passe au premier plan en acceptant d'investir massivement afin de contrer la violence faite aux femmes et ce, quitte à devoir augmenter leurs impôts. Quand donnerons-nous le mandat et les ressources aux policiers et aux procureurs pour qu'enfin tout crime contre une femme soit sévèrement puni ? Certes, on ne peut dire que les gouvernements ne font rien pour ces femmes, mais visiblement, ce n'est pas assez. Quand j'entends Me Sonia Lebel avouer à Tout le monde en parle qu'elle a environ 30 minutes pour rencontrer 20 victimes, je dois avouer que je trouve cela plutôt inquiétant, non ?

Par ailleurs, la traite des jeunes femmes à des fins d'exploitation sexuelle, bien que moins visible puisqu'elle se pratique maintenant majoritairement sur Internet, existe toujours au Québec et prend même de l'ampleur selon Radio-Canada. En effet, selon cet article, 1348 suspects reliés au proxénétisme ou à la traite de personnes ont été identifiés au Québec. On est loin de la simple impression ici, on parle de faits. Ceci ne devrait pourtant pas surprendre puisque même en 2008 les médias décriaient cette problématique. De plus, j'imagine que vous avez lu attentivement les livres de Maria Mourani, cette sœur que vous avez exclue de votre famille pour cause de prendre sa place qui lui revient.

Maintenant, j'aimerais savoir si vous connaissez Mélanie Carpentier ? Anciennement esclave sexuelle pour le compte d'un gang de rue, elle a fondé une maison afin de venir en aide à ces jeunes femmes. Elle aussi, universitaire et tout comme votre collègue Djemila Benhabib. Elle aussi a écrit un livre pour décrire son expérience traumatisante. Avez-vous prévu un budget pour elle dans le prochain exercice financier de votre gouvernement ? Quel sera le montant du chèque ? Car les besoins sont énormes. D'ailleurs, il en est de même pour toutes les maisons de femmes qui crient famine actuellement. Pensez-y, le temps des fêtes, tout comme votre campagne électorale, approche à grands pas !

Je pourrais continuer ainsi encore longtemps à vous écrire sur l'expression de cette fameuse valeur d'égalité entre les hommes et les femmes au Québec et je compte le faire. Par exemple, nous pourrions élaborer vous et moi sur la question des enfants conçus hors des liens sacrés du mariage ou du plafond de verre. Or, je crois que seulement avec ces faits, vous et moi, monsieur le ministre, pouvons aisément conclure que loin d'avoir été une priorité pour votre gouvernement, mais aussi pour tous ceux qui vous ont précédé, votre mantra de l'équité entre les sexes comme valeur Québécoise relève de la pure incohérence. Certes le voile, peut être perçu théoriquement, comme un symbole de domination masculine, mais je pense qu'il y a plus urgent en matière d'égalité entre les sexes au Québec, que de s'attarder à un féminisme d'apparence pour faire comme si tout allait bien dans notre belle province. En terminant, j'aimerais prendre quelques instants pour remercier toutes les militantes féministes qui, au cours des dernières années, ont pris la rue et la parole, quelle que soit votre position.

Bien à vous,

Je soussignée, jeune féministe frustrée.

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