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Quand les mots et pensées sont inaccessibles

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Le silence. Engloutie par mon silence lourd et impénétrable. Mes pensées dissipées dans une brume épaisse. Les mots n'existent plus. Mes points de références s'envolent, la boîte contenant mes dossiers devient inaccessible, impossible d'accès. Le contenu de mon cerveau semble s'être complètement dissout. Je suis paralysée. Refermée sur moi-même, confuse et désemparée, je demeure immobile, muette, retenant mes larmes avec la seule envie de partir à courir me réfugier dans un endroit tranquille.

Ce décalage social qui fait de moi une autiste, je le sens au quotidien dans toutes situations impliquant un échange avec une personne. Mon incompréhension à déchiffrer les mimiques faciales, les sous-entendus, les gestuels, les phrases qui déboulent les unes après les autres beaucoup trop rapidement pour que je puisse toutes les saisir et les analyser mécaniquement. J'ai le sentiment d'être frappée violemment d'une stupidité naïve. La surcharge sensorielle s'atteint inévitablement et s'en suit une grande fatigue physique et psychologique.

Le mutisme sélectif fait partie intégrante de ma vie. Ce mutisme qui fait qu'il m'est impossible d'avoir un échange comme je le souhaiterais avec plus de deux personnes, lors d'une conversation téléphonique, lors de réunions familiales ou amicales, lors d'une nouvelle rencontre ou plus simplement avec la caissière de l'épicerie. Ce mutisme qui mène littéralement vers l'échec lors d'oraux improvisés à l'école, lors de simples travaux d'équipe, lors d'entretien d'embauche.

«Les mots sont éphémères: ils ne sont pas visibles et leur son s'estompe sitôt prononcé.L es autistes sont des personnes de perception. Ils voient ce qu'ils voient: le concret. »

Les compétences sont bien présentes. L'intelligence ne fait pas défaut. Les idées abondent. Mais le fil conducteur entre mes pensées et leurs verbalisations semblent avoir une ouverture minuscule laissant passer quelques «oui» machinaux occasionnels. Plusieurs facteurs influencent la fluidité de ma communication verbale. L'environnement, les méthodes d'apprentissage, les stimuli, le nombre de personnes présentes, les situations émotionnelles, l'anxiété sociale, le sentiment d'être incomprise, etc. Aussi bien dire que je n'exprime jamais entièrement mes pensées et ressentis de manière verbale!

Le langage verbal est un concept si abstrait. Les mots font écho puis disparaissent. Les mots sont éphémères: ils ne sont pas visibles et leur son s'estompe sitôt prononcé.L es autistes sont des personnes de perception. Ils voient ce qu'ils voient: le concret.

Ainsi, la communication écrite est souvent plus facile, car elle est tangible et plus claire. Plusieurs autistes ne comprendront que les sons sont des mots que lorsqu'ils auront accès à du matériel imprimé. Pour ces raisons, l'acquisition du langage ainsi que des codes sociaux sont un processus d'apprentissage long, complexe et ardu pour les personnes autistes.

Beaucoup de personnes autistes trouvent difficile de parler dans certaines situations. Le mutisme sélectif est très variable d'une personne à l'autre et pour certains, il s'agit d'une grosse difficulté: échec ou abandon scolaire, trouver ou conserver un emploi, parler au téléphone, prendre un rendez-vous médical, exprimer ses besoins, dire ses opinions, etc.

Les autistes enclins au mutisme sélectif vivent quotidiennement avec leur communication atypique et la limitation de leur potentiel imposée par la société actuelle. J'inclus également les autistes non verbaux pour lesquels il n'existe que très peu de ressources et de programmes d'aide à leur disposition. Bien souvent, ces derniers se retrouvent abandonnés et laissés à eux-mêmes par le système après la période scolaire. Tous ces autistes compétents ne devraient pas se retrouver sans perspective d'emploi et d'avenir.

Quelques adaptations communicatives seraient réalisables en milieu scolaire et en milieu de travail afin de favoriser l'inclusion des autistes et ainsi leur permettre une plus grande autonomie. En commençant par conjuguer nos efforts pour mettre en place un réseau de communication alternative favorisant le code écrit, les pictogrammes, le langage des signes, un soutien à la parole, etc. Les autistes peuvent contribuer grandement à la société et ils méritent tous d'avoir la chance de s'accomplir pleinement.

Mélanie Ouimet est la fondatrice du mouvement de La Neurodiversité - L'autisme et les autres formes d'intelligence autistes qui milite en faveur de la reconnaissance positive de l'autisme.

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