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Lettre à Kamal Lutfi, (ex-)candidat pour la CAQ : Souverainisme = racisme? Vraiment?

23/07/2012 12:33 EDT | Actualisé 22/09/2012 05:12 EDT

(Veuillez noter qu'au moment d'écrire ces lignes, Kamal G. Lutfi, ex-candidat pour la CAQ à Laval, n'avait pas encore été limogé par son chef, François Legault)

Vos déclarations de samedi dernier sur Twitter ont de quoi surprendre venant d'un individu aspirant à être élu. Ainsi, selon vos dires, les « séparatistes » sont des racistes et des communistes qui n'attendent que l'indépendance pour éliminer le libre marché et pour expulser les immigrants hors de leur République populaire. Je ne peine à imaginer ce que vous ajouteriez à propos de ceux qui tiennent à la protection de la langue française. Normalement je n'aurais pas pris la peine de répondre à de telles accusations tant elles sont ridicules. Malheureusement, étant donné que vous êtes maintenant du domaine public, vos propos risquent d'avoir une résonnance chez certains individus ayant une intolérance à l'indépendantisme.

En fait, voyez-vous, je suis un de ceux que vous accusez de racisme. Étant fièrement souverainiste depuis plus de dix ans, je n'ai jamais eu honte d'afficher mes convictions, même lorsqu'entouré de Canadiens-anglais. J'imagine que, dans votre esprit, je suis un fasciste (ou communiste, faudrait savoir), tricoté serré, fermé sur le monde, suprémaciste blanc ne parlant que français et refusant d'apprendre d'autres langues. Du moins, c'est probablement ainsi que vous m'imaginez.

Eh bien non. Je suis en couple depuis maintenant huit ans avec une immigrante. Je parle trois langues. J'ai visité (et même habité) de nombreux pays, ce qui m'a fait découvrir à quel point la diversité culturelle est importante, à quel point le Québec mérite d'être entièrement maître de son destin et à quel point le monde profiterait de la voix du Québec. Par-dessus tout, je suis fier d'être Québécois, fier de cet îlot francophone au milieu d'un océan anglophone inondant les autres cultures à coups de milliards. Fier que, malgré notre fragilité, nous résistons encore à l'assimilation qui a anéanti tant d'autres nations.

Pourtant, selon vous, vouloir faire du Québec un pays est raciste. Croire que le Canada (un État, donc avant tout une constitution, de surcroît imposée contre notre volonté), ce pays où nous sommes minoritaires et dans lequel notre voix compte de moins en moins, n'est pas un État représentatif de qui nous sommes, est raciste et archaïque selon vous. Votre logique repose sur le postulat que refuser d'aduler le multiculturalisme canadien, une politique gouvernementale enchâssée dans la constitution de 1982, revienne à rejeter les immigrants.

Si beaucoup de souverainistes (mais pas tous) sont contre cette religion d'État qu'est la politique du multiculturalisme canadien, comme bien des fédéralistes d'ailleurs, ce n'est pas parce qu'ils sont contre les immigrants et pour une ségrégation raciale, bien au contraire. Ce multiculturalisme canadien, qui visait dès le départ à faire échec au nationalisme québécois, mène à une certaine ghettoïsation des communautés culturelles, l'État prônant la division en ne reconnaissant aucune culture nationale et par conséquent ne donnant aucun droit spécifique au Québec. Ainsi la spécificité québécoise ne peut être protégée puisque le Québec n'est qu'une province parmi tant d'autres n'ayant aucun droit particulier afin de tenir compte de sa réalité géopolitique. Ce n'est pas pour rien que la loi 101 se fait constamment charcuter devant les tribunaux. Pour cette politique multiculturaliste canadienne, la « nation » est intrinsèquement politique et la «culture» se limite à l'individu. La «nation québécoise » selon le système canadien n'est qu'une communauté ethnique parmi tant d'autres, impliquant que l'immigrant ne peut réellement devenir membre de cette nation bien qu'il devienne Canadien dès l'obtention de sa citoyenneté. La reconnaissance de la nation québécoise dans un Canada-uni par la Chambre des Communes démontre bien cette contradiction puisque le libellé anglais utilise le terme français « Québécois », sous-entendant que les Québécois (ici francophones) constituent un groupe ethnique à l'intérieur de la nation politique canadienne plutôt qu'une nation identitaire indépendante du politique. Votre discours démontre bien les conséquences de la politique multiculturaliste canadienne : il y a un « nous » (sous-entendu les immigrants ou les Canadiens) et un « vous » (sous-entendu le Québécois d'origine française).

Monsieur Lutfi, être contre le multiculturalisme politique n'est pas être contre les immigrants, bien au contraire. Être contre ce multiculturalisme c'est vouloir transformer le « je » et le « vous » en un seul et unique « nous », où vous et moi nous nous dirons Québécois et où tous seront libres de s'intégrer à notre nation. Comme ceci est impossible à l'intérieur du Canada, seule l'indépendance pourra mettre fin à cette fragmentation artificielle. Accepter les différences tout en prônant l'intégration, voilà la vision de nombreux nationalistes! Est-ce que le racisme existe chez certains francophones, allophones et anglophones? Bien sûr. Et il va dans toutes les directions. Le multiculturalisme canadien, sans en être la cause directe, n'en est certainement pas la solution par la fragmentation et l'individualisme qu'il impose. Les souverainistes, avec notamment la loi 101 (elle-même malmenée par les lois fédérales), ont toujours visé l'intégration des immigrants plutôt que leur exclusion. Le PLQ, parti le plus fédéraliste du Québec, a plutôt coupé dans les programmes d'intégration des immigrants, principalement en réduisant les budgets pour leur francisation tout en augmentant ceux pour leur anglicisation! Vous n'êtes pas obligé d'être d'accord avec le projet d'indépendance du Québec, mais au moins respectez ceux qui ne pensent pas comme vous. Un jour, je l'espère, vous en viendrez à la conclusion que l'indépendance est une étape nécessaire pour la construction d'un Québec meilleur. Le Canada nous divise, l'indépendance nous unira!

PS : Pour terminer, j'aimerais vous poser quelques questions, à vous et vos collègues. Votre parti propose une diminution des quotas d'immigration, serait-il par conséquent raciste? Et votre chef, qui se dit toujours souverainiste? De plus, si la question constitutionnelle est, comme vous le dites, dépassée malgré qu'il n'y ait eu aucun changement depuis 1982, votre parti approuve-t-il conséquemment la constitution de 1982? Pourquoi votre parti ne se déclare-t-il pas officiellement ce qu'il est officieusement, c'est-à-dire un parti fédéraliste, si la question nationale archaïque? Je dois vous avouer qu'en tant qu'électeur, j'ai l'étrange impression que votre parti manque cruellement de cohérence! Merci à vous et vos collègues de clarifier ces points!

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