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Option nationale : la charge de la brigade légère

01/09/2012 10:54 EDT | Actualisé 31/10/2012 05:12 EDT
Presse canadienne

En 1854, à la bataille de Balaklava lors de la guerre de Crimée, Lord Lucan, après avoir reçu de vagues ordres, fit charger sa cavalerie légère sur une batterie ennemie flanquée de fantassins et d'artilleurs russes. Ce fut, bien entendu, un massacre pour ces pauvres Britanniques. Un commandant moindrement rationnel se serait demandé : « Ne serais-je pas mieux de risquer la Cour martiale que de mener à une mort certaine tant d'hommes? » ou encore « Ai-je bien compris les ordres? ». Ils n'ont posé aucune question, ils ont chargé puis l'image est restée dans l'histoire : incroyablement courageux, mais également incroyablement stupides. Le général français, Pierre Bosquet, allié aux Britanniques lors de cette guerre, prononça une phrase devenue célèbre : « C'est magnifique, mais ce n'est pas la guerre! »

C'est l'image qui me vient à l'esprit en pensant à Option nationale, nouveau parti de Jean-Martin Aussant, qui appelle les électeurs à voter avec le cœur indépendamment de leur circonscription. Non pas parce qu'Aussant serait stupide (au contraire, il est brillant), mais plutôt parce qu'il demande aux électeurs de faire comme les cavaliers britanniques à Balaklava : « Fermez les yeux et foncez sans trop penser aux conséquences». C'est magnifique... mais ce n'est pas la politique. Le discours d'Aussant est contradictoire puisqu'il demande aux électeurs de voter avec leur cœur plutôt qu'avec leur tête, aussi nuisible ceci puisse être dans de nombreuses circonscriptions à cause de notre système politique, tout en ayant lui-même un discours électoraliste et une stratégie centrée autour du système uninominal à un tour.

Premièrement, parlons du vote stratégique. Si votre premier choix est Option nationale, mais que votre deuxième choix est le Parti Québécois, dans un contexte où quelques votes décideront d'un vainqueur entre le PLQ et le PQ (voir le site http://www.votestrategique.com pour le savoir), un électeur rationnel se dirait qu'un vote pour Option nationale ne changerait rien, alors qu'un vote pour le PQ pourrait donner un gain à un parti qu'il supporte, bien que ce soit son deuxième choix. D'ailleurs, il y a une contradiction inhérente au discours à Aussant : il pourfend le vote stratégique alors que Québec solidaire et Option nationale en sont venus à ne pas présenter de candidats dans respectivement Nicolet-Bécancour et Gouin. Bref, oui au vote stratégique lorsque vient le temps d'élire Aussant ou David, mais non au vote stratégique dans les autres circonscriptions? Ces deux partis misent pourtant sur le vote stratégique grâce à ce pacte non-officiel de non-agression. Néanmoins, le vote stratégique avantage Jean-Martin Aussant dans Nicolet-Bécancour puisque le Parti québécois y est quatrième dans les intentions de vote pendant qu'Option nationale se bat avec la Coalition avenir Québec pour la première place.

Deuxièmement, la stratégie même d'Aussant pour l'accession à la souveraineté repose le système uninominal à un tour. Il espère convaincre les électeurs de voter massivement pour son parti dans un proche avenir grâce un discours clair sur la souveraineté et un projet d'indépendance ambitieux mais clair (ce qui est louable, quoique critiquable). Toutefois, il souhaite du même coup un système proportionnel, ce qui rendrait sa stratégie impossible à réaliser. Croit-il qu'il pourrait être majoritaire dans un système proportionnel? Probablement pas. En étant minoritaire, il devrait faire des compromis alors que son programme n'appelle à aucun compromis sur la question nationale. Bref, comment espérer réaliser la souveraineté de la sorte s'il doit faire alliance avec un ou deux partis moins pressés? Sa stratégie ne peut fonctionner que dans un système uninominal à un tour et n'a pas la moindre chance avec un système proportionnel. Bien entendu, dans un système mixte il serait possible de former un gouvernement majoritaire, quoique très difficile avec le multipartisme tel que nous le constatons aujourd'hui (aucun parti ne récoltant davantage qu'un tiers du vote).

Troisièmement, il pourfend fréquemment les « vieux partis », tout comme le fait la CAQ. Pourtant, le discours le plus répétitif (mais clair, il faut lui donner) est celui du chef d'Option nationale. Vous lui parlez d'éducation, il répond toujours « La gratuité scolaire n'est pas un coût, mais un revenu » et il vous énumérera certains pays qui l'ont adoptée. Vous lui parlez des autres partis souverainistes ou qu'ON divise le vote souverainiste, et il vous répondra que le seul parti souverainiste est Option nationale. Sans mentionner son exemple récurant du caillou dans le soulier pour comparer la démarche des partis par rapport à la question nationale. Le discours d'ON est clair et accessible, mais également limité. Les grands partis doivent défendre une multitude d'intérêts parfois contradictoires alors que les petits partis ont le luxe de pouvoir se concentrer sur quelques enjeux. Pour espérer un jour former la majorité, ON comme QS devront ratisser plus large, sans quoi ils resteront à jamais des « petits » partis. Critiquer le discours parfois opportuniste des grands partis revient simplement à refuser de voir la réalité en face, les électeurs ayant des intérêts très variés.

Option nationale est effectivement un nouveau parti qui apporte une certaine fraîcheur au mouvement souverainiste, tout en étant électoraliste à sa façon comme tous les autres partis. Gagner Nicolet-Bécancour serait une victoire décisive pour ce jeune parti, qui pourra par la suite participer au débat des chefs et obtiendra une plus grande attention médiatique. Avec une potentielle victoire par la peau des fesses du Parti québécois, les électeurs indépendantistes devraient voter stratégiquement dans les circonscriptions où un maigre point de pourcentage pourra faire la différence (idem pour les forces fédéralistes qui veulent bloquer l'élection d'un parti souverainiste, bien entendu). La fragmentation des forces souverainistes rendra une forme de coalition inévitable dans un avenir rapproché. Bien sûr, Jean-Martin Aussant, Catherine Dorion puis Nic Payne ont tour à tour affirmé que mieux vaut le Parti libéral que le Parti québécois pour mousser les appuis à l'indépendance (aux dernières nouvelles, l'appui stagne néanmoins à 40 %, après neuf ans de règne libéral), avant qu'Aussant réajuste le tir en disant qu'il ne souhaitait pas la réélection du Parti libéral. Il semble malgré tout espérer l'éclatement du PQ afin de pouvoir combler le vide politique qui en résultera. Bref, de l'électoralisme, comme tous les autres partis. C'est laid, mais c'est la politique!

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