Maxime Duchesne

RECEVEZ LES NOUVELLES DE Maxime Duchesne
 

Réponse à Lucien Bouchard

Publication: 07/05/2012 00:00

Oui, la société québécoise fait face à un choix assez simple : se taire puis s'écraser devant la corruption, le gaspillage et le mépris, ou se tenir debout devant l'injustice. Vous demandez aux étudiants de se prosterner face à un gouvernement qui ne les a jamais écoutés. Ils vous répondront qu'ils se tiendront debout. Vous leur demandez de payer leur part pour redresser les finances publiques, ils vous répondront que l'on commence par donner l'exemple d'en-haut en s'attaquant à la mauvaise gestion. Et ils ont raison: les universités offrent des salaires faramineux à leurs recteurs, investissent massivement dans la recherche plutôt que dans l'enseignement et dépensent de manière irresponsable dans l'immobilier pour faire compétition aux autres universités québécoises.

Cette mauvaise gestion, qui ne se limite pas qu'au monde de l'éducation, vous en êtes également coupable en tant qu'ancien premier ministre du Québec. L'élite politico-économique dont vous faites partie est responsable de l'endettement record du Québec, du délabrement de nos infrastructures et du plus haut taux de taxation d'Amérique du Nord. Vous parlez du gel et de ses effets néfastes avec le temps, pourtant vous n'avez pas eu le courage d'indexer lorsque vous étiez premier ministre. Malgré tout, aujourd'hui vous donnez la leçon aux étudiants. Alors que vous demandez toujours aux autres de se serrer la ceinture, vous recevez une généreuse pension payée à même les poches des Québécois. Vous vous êtes permis de faire la morale dans une lettre ouverte, permettez-moi d'en faire autant.

Taxer toujours plus pour toujours moins

Tout comme vous le faisiez en 2005 lors de la publication de votre « Manifeste pour un Québec lucide », la seule solution que vous proposez consiste encore une fois à taxer plus, autrefois par l'entremise d'Hydro-Québec, aujourd'hui en soutirant plus des étudiants. Vous voudriez augmenter de 3 000 $ en trois ans les droits de scolarité québécois afin de les rapprocher de la moyenne canadienne, sans mentionner que les Québécois sont déjà surtaxés. Avez-vous des études sur les effets qu'auraient vos propositions? Le problème dans ce type de solutions simplistes est qu'en prenant plus d'argent des poches des contribuables et des étudiants vous réduisez leurs dépenses, donc réduisez l'activité économique, ce qui entraîne presque inévitablement une augmentation du taux de chômage.

Faire payer plus n'est pas la solution: Les Québécois sont déjà les plus taxés d'Amérique du Nord alors que les gaspillages, à tous les niveaux, sont énormes. Vous voulez des exemples? La construction d'infrastructures coûte environ 30 % plus cher qu'ailleurs à cause de la corruption, notre gouvernement a gaspillé 250 millions de dollars en 2010 pour l'achat de tableaux numériques puis 200 millions de dollars en 2011 pour la construction d'un amphithéâtre qui ne profitera qu'au privé. Plutôt que de construire un seul méga-hôpital, le gouvernement a décidé de doubler la facture pour faire un cadeau à la communauté anglophone. Le Plan Nord, où les entreprises privées n'auront qu'à se scinder en deux pour ne déclarer aucun profit (et donc, ne verser aucune redevance à l'État), n'est que le dernier d'une série de cas où le gouvernement dilapide les fonds publics. Ce gouvernement libéral, plutôt que de trouver des solutions durables, invente toujours des solutions intermédiaires et confuses qui ne font qu'augmenter la taille de l'État, contribuant à accroître la dette que nous, les « jeunes », aurons à rembourser. Prenez par exemple les défusions municipales de 2006 où ce même gouvernement libéral a ajouté un palier administratif supplémentaire, le conseil d'agglomération, augmentant ainsi le fardeau administratif et les coûts de gestion.

Les hausses des tarifs d'Hydro-Québec, que vous proposiez vous-mêmes, n'ont fait qu'appauvrir les contribuables alors que l'exportation massive d'électricité n'a fait que diminuer la valeur de cette ressource.

Résultat : les contribuables québécois sont perdants et doivent toujours payer plus. La taxe santé, la hausse des tarifs du permis de conduire et la hausse de la TVQ sont toutes des mesures qui n'ont fait que réduire le pouvoir d'achat des Québécois sans pour autant éliminer les déficits. Sous le règne des Libéraux, la dette a augmenté de 65 milliards et à chaque budget déficitaire le gouvernement trouve une excuse externe pour expliquer cette croissance. Vous voudriez que les étudiants se taisent et acceptent paisiblement d'ouvrir leur portefeuille sachant pertinemment que cet argent sera gaspillé. Ceux-ci, qu'ils soient de gauche ou de droite, sont trop intelligents pour accepter la faiblesse de vos arguments devant des faits qui crèvent les yeux : le Québec est mal géré.

« Concessions » gouvernementales

Vous parlez de la concession du gouvernement, qui fera passer les droits de scolarité à 1778 $  en 7 ans plutôt que 1625 $ en 5 ans tel qu'initialement prévu, puis vous citez, tout comme le gouvernement, un tableau produit par le fiscaliste Luc Godbout pour affirmer que les étudiants seront gagnants. Ne trouvez-vous pas étrange que le gouvernement lui-même ne possède pas d'études sur les effets de sa proposition? Ne trouvez-vous pas que tout ceci sent, à l'image de l'ensemble du règne de Jean Charest, l'improvisation?

Pourtant cette même "étude" comporte de nombreuses lacunes. Godbout affirme que la hausse rapportera aux étudiants, telle une mauvaise publicité où l'on tente de convaincre d'«acheter plus pour économiser plus». Luc Godbout présuppose que les parents des étudiants paient pour les études de leurs enfants, pourtant quelque 60 % des étudiants universitaires paient par leurs propres moyens leurs frais de scolarité, leur appartement et leur nourriture. La situation d'enrichissement dont il parle ne toucherait qu'environ 10 % des étudiants. Tout ceci est sans compter l'effet dissuasif qu'auront ces hausses pour plusieurs. Qui voudra s'endetter de 60 000 dollars pour un doctorat en littérature ou en histoire? Vous le dites vous-mêmes, le Québec a besoin de plus de diplômés, pas moins.

La proposition du gouvernement n'est donc pas une solution acceptable. L'indexation des droits de scolarité suivit d'une étude détaillée le financement universitaire et ses effets semblent être la seule voie de sortie de crise. Pourtant, la seule qui a fait cette proposition responsable s'est rapidement fait traiter de girouette par les tenants de la hausse, contribuant ainsi à l'impasse.

Leçons de démocratie

Le comble du mépris de votre texte est la leçon de démocratie que vous faites aux étudiants qui ont choisi la rue. Selon vous, la démocratie ne s'exerce que tous les 4 ans. Entre deux élections, le peuple devrait docilement rester à la maison. Votre conception de la démocratie est contradiction : alors que vous demandez au peuple de s'écraser et se taire, vous n'avez jamais refusé de rencontrer les gens les plus fortunés du Québec. Comme Jean Charest, vous vous rendez fréquemment à Sagard chez votre ami commun, le milliardaire Paul Desmarais. Vous écoutez les grandes multinationales au point où vous défendez maintenant leurs voix. Monique Jérôme-Forget, cosignataire dans votre appel à la reddition, ex-ministre des Finances (et ce, au moment où la Caisse de dépôt et placement du Québec perdait 40 milliards), est maintenant lobbyiste, comme vous, pour des intérêts privés, tentant de siphonner toujours plus d'argent du gouvernement québécois. Par conséquent, si je vous comprends bien, le gouvernement ne doit pas écouter ces jeunes qui manifestent, pour la plupart, pacifiquement dans les rues, mais vous ne voyez aucun problème à ce que les puissants lobbies aient accès aux ministres. Bref, votre démocratie ressemble à ceci : le gouvernement doit être sourd à la population, mais à l'écoute des grandes entreprises et des intérêts privés.

Monsieur Bouchard, le terme démocratie signifie « souveraineté du peuple ». Celle-ci se manifeste tous les jours, que ce soit dans les médias qui rapportent l'information, dans les forums et médias sociaux où la population débat, derrière les portes closes où les plus influents défendent leurs intérêts financiers auprès du gouvernement ou dans la rue où le peuple cherche à faire entendre sa voix. L'élection, summum de la démocratie selon vous, n'est que le processus de sélection des représentants du peuple. La souveraineté s'exerce tous les jours, et ces jeunes, que vous enjoignez à se taire, l'ont bien compris. Par conséquent, je vous invite à prendre une leçon de démocratie en observant cette nouvelle page d'histoire qui s'écrit devant nos yeux. Pour ce qui est de votre lettre, elle y sera mentionnée, tout au plus, sous forme d'une note de bas de page. Sans rancune.

(Pour les lecteurs ; veuillez noter qu'au moment d'écrire ces lignes aucune entente n'avait été conclue entre le gouvernement et les associations étudiantes)

 
Suivre Le HuffPost Québec