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Pourquoi le débat gauche-droite est inutile

15/07/2012 11:29 EDT | Actualisé 12/09/2012 05:12 EDT
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Aujourd'hui plus présent que jamais, le débat gauche-droite n'en demeure pas moins un débat inutile polarisant les opinions autour d'arguments d'une simplicité ahurissante. Les solutions proposées pourraient se résumer à simplement vouloir faire payer les autres. Pour une partie de la gauche, la réponse aux problèmes du Québec est simple : faites payer les riches et les entreprises. La réponse d'une partie de la droite est tout aussi simple : coupez les vivres aux artistes, aux assistés sociaux, aux agences gouvernementales et privatisez autant que possible. La polarisation des opinions et la dégradation du climat social sont les conséquences d'un débat mettant l'accent sur les moyens plutôt que les objectifs. Ainsi les enjeux sont délaissés au profit d'une rhétorique visant davantage à salir les autres que d'argumenter afin de trouver des solutions aux problèmes québécois. Pourtant, le débat gauche-droite ne mène strictement à rien : même le plus à droite des gouvernements devra faire nombre de compromis afin de plaire à l'électorat de gauche, idem pour un gouvernement de gauche envers l'électorat de droite. La population devrait donc éviter de tomber dans le piège de l'aveuglement idéologique afin de constater que les préoccupations de la gauche et de la droite ne sont pas intrinsèquement irréconciliables.

D'un côté, on veut que le contribuable ait un pouvoir d'achat accru en évitant d'être surtaxé pour des avantages qu'il ne perçoit pas. De l'autre côté, on souhaite que l'État intervienne afin de diminuer les écarts de richesse et de donner un accès universel à certains services dits essentiels. Deux problèmes, deux perspectives. Les Québécois sont certainement surtaxés par rapport à leurs voisins, contrairement aux entreprises qui sont parmi les moins imposées d'Amérique et même parfois subventionnées par l'État. Les compagnies minières en sont le parfait exemple, la plupart ne versant pratiquement aucune redevance à l'État et payant des tarifs hydroélectriques avantageux. Pourtant, déréglementer et laisser la « main invisible » du marché décider seraient catastrophique. Nous n'avons qu'à penser aux banques canadiennes qui auraient connues le même sort que les banques américaines si le gouvernement avait suivi l'avis du Parti conservateur, c'est-à-dire déréglementer. La question des écarts de richesses est également un enjeu bien réel, comme le confirment l'accroissement du nombre de familles faisant usage de banques alimentaires et les statistiques sur la pauvreté infantile. La gauche supporte généralement les syndicats sans compromis, contrairement à la droite qui les pourfend systématiquement. Pourtant, dans certaines situations, comme avec Alcan et Avéos, les syndicats protègent les travailleurs face aux abus de certaines multinationales ayant reçu des avantages de l'État, alors que dans d'autres cas, comme nous l'avons vu avec la FTQ-Construction qui refusait la commission d'enquête, le syndicat agit d'abord et avant tout pour son propre intérêt. La solution n'est ni le rejet total des syndicats ni la syndicalisation tous azimuts, mais probablement dans un meilleur encadrement afin d'éviter un monopole syndical comme nous le connaissons aujourd'hui (la FTQ comporte plus de 600 000 membres, 45% des syndiqués québécois, lui donnant ainsi un rapport de force disproportionné face au gouvernement et aux entreprises, leur permettant de paralyser le Québec en un clin d'oeil). Même chose pour les services publics : la solution n'est pas de couper dans les services, mais plutôt d'analyser indépendamment les besoins réels, la gestion et la pertinence des ministères afin d'éviter les gaspillages (comme le traditionnel achat de mobilier en fin d'année fiscale dans le but d'éviter d'avoir son financement revu à la baisse l'année suivante). Bref, il y a du vrai autant chez la droite que chez la gauche. La solution réside au centre et non dans des politiques simplistes (par exemple, couper l'assurance sociale, taxer les riches, etc.).

Le débat gauche-droite mène également à une dégradation du climat social : chaque côté se croit supérieur et accuse l'autre des pires crimes imaginables. Ainsi l'on compare Charest à Hitler, le SPVM au SS, Khadir à un dangereux islamiste, Gabriel Nadeau-Dubois à un agent communiste, etc. La droite croit disposer du monopole de la raison alors que la gauche croit détenir le monopole du cœur, menant à un usage abusif de rhétorique afin de convaincre la population que le Québec est sur le bord du gouffre (par exemple en comparant malhonnêtement la dette nette des autres provinces/États à la dette brute du Québec ou en affirmant que le gouvernement est à un doigt d'imposer une dictature). Au-delà de cette néfaste rhétorique, il y a les faits : les solutions proposées par l'un et l'autre sont impossibles à implémenter. Un parti peut difficilement atteindre le pouvoir dans un système uninominal à un tour comme le nôtre sans viser le centre (indépendamment d'un certain penchant pour la droite ou la gauche). La majorité des électeurs n'étant ni à droite ni à gauche, un parti qui s'éloigne du centre s'éloigne également du pouvoir. Et dans le cas où un parti clairement à gauche ou à droite remporte une majorité de sièges, celui-ci sera malgré tout incapable de mener une véritable « révolution ». C'est ce qu'on appelle la théorie de la « dépendance aux sentiers » : les décisions prises autrefois tracent la voie des décisions qui seront prises demain. Il est tout simplement impossible pour un gouvernement de tout détruire afin d'aller de l'avant avec son programme. Par exemple, le Québec ayant autrefois fait le choix d'un système de santé gratuit et universel, il est aujourd'hui impossible pour un gouvernement de tout privatiser tant l'opposition à la réforme serait vive. La seule manière de procéder pour le gouvernement est par petits pas, c'est-à-dire par des changements incrémentiels, ce qui permet d'éviter de soulever l'ire de la population. En adoptant la taxe santé, le gouvernement Charest a pris un pas vers la droite à défaut de pouvoir aller plus loin, idem pour l'augmentation des tarifs d'Hydro-Québec bien que certains proches à Jean Charest auraient vraisemblablement souhaité sa privatisation. En fait, un changement majeur s'accompagne presque inévitablement par une levée de boucliers. L'augmentation des frais de scolarité est un bon exemple de résistance face au changement, résistance qui n'aurait jamais eu lieu pour une augmentation, par exemple, de 5%. Réformer de fond en comble un système est suicidaire, d'où la raison des changements incrémentiels. Margaret Thatcher, au Royaume-Uni, promettait de faire prendre à son pays un virage complètement à droite, mais n'a pas été en mesure d'aller aussi loin qu'elle le souhaitait, faisant même augmenter la taille de l'État et les dépenses publiques lors de son premier mandat. Idem pour PLQ de Jean Charest qui promettait une « réingénierie de l'État », mais qui n'a pu livrer la marchandise. Un virage complètement à gauche ou à droite n'est donc ni possible, ni souhaitable, rendant le débat inutile par son manque de réalisme.

Anecdotes de Chine

J'aimerais conclure ce billet par deux anecdotes tirées d'une expérience personnelle qui saura, je l'espère, démontrer que tous les problèmes économiques ne sont pas reliés au modèle québécois. J'ai complété mon baccalauréat en 2010 à l'issu d'un stage en Chine. Pays officiellement communiste, mais officieusement (hyper) capitaliste, les contrastes avec le Québec étaient frappants. Je « travaillais » pour une entreprise chinoise d'import-export. « Travaillais » puisque mon rôle dans l'entreprise consistait à corriger les erreurs d'anglais sur le site web de l'entreprise et à boire du thé en passant pour le laowai (étranger) de service lorsque des clients étrangers venaient visiter le siège social. Mais je n'étais pas le seul à ne faire pratiquement rien : les autres employés, tous Chinois, passaient la majeure partie de leur journée à clavarder et à visiter des sites web n'ayant rien à voir avec leur emploi. Pourquoi n'étaient-ils pas plus productifs? Simplement parce que s'ils effectuaient trop rapidement leur travail leur patron n'allait que leur donner une plus grande charge de travail. Comme ils sont payés par journée de travail plutôt qu'à l'heure, ils n'ont aucun intérêt à faire des heures supplémentaires et par conséquent travaillent lentement (pratique généralisée en Chine). Les Québécois, largement syndiqués, ne sont pas aussi improductifs qu'on le croit, alors que les Chinois, non syndiqués, ne sont pas aussi productifs qu'on pourrait le croire!

Une autre partie non-officielle de mon « travail » consistait à faire pratiquer l'anglais à la fille du patron. Un jour la femme de celui-ci m'invita à aller frapper des balles de golf. Elle avait loué une suite d'hôtel avec un balcon d'où il était possible de frapper des balles de golf (les « pauvres » frappaient leurs balles cordés en-dessous). Sa fille était également présente et n'avait pas d'autres choix : elle devait pratiquer son golf autant que son anglais. J'ai demandé à la femme du patron pourquoi souhaitaient-ils faire pratiquer le golf à leur fille. Elle m'a répondu, en toute franchise, que le terrain de golf est le parfait endroit pour discuter d'affaires et pour rencontrer des gens influents! Les patrons chinois, comme les patrons québécois, jouent au golf et socialisent dans le but d'obtenir des gains dans leur carrière ou pour leurs entreprises alors que les « pauvres », en Chine comme au Québec, jouent au golf pour se divertir. Je vous laisse en tirer vos propres conclusions. Comme je l'écrivais plus haut, tout est une question de perspective!