Maxime Duchesne

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Devenir Québécois: compliqué... mais pas tant que ça!

Publication: 15/03/2013 12:05

L'intégration des immigrants à la société québécoise est un sujet tabou. Et pour cause : dès qu'une personne est en désaccord avec une autre, il lui suffit de traiter cette dernière de raciste pour mettre fin au débat. Cette forme de "point Godwin" à la sauce québécoise témoigne malheureusement de l'état de nos débats publics. Nous n'avons qu'à penser à l'hystérie grandissante des derniers jours à propos du projet de loi 14 pour voir à quel point les opposants à une politique publique ne se gênent pas pour crier au racisme et à la fermeture d'esprit afin de faire échec au changement. Conséquemment, les politiciens sont bien souvent les premiers à éviter certains sujets.

Heureusement, tous ne se laissent pas intimider et osent encore débattre publiquement sur certains enjeux importants pour l'avenir du Québec. C'est ce que fait Tania Longpré, enseignante en francisation des immigrants, dans son excellent ouvrage, "Québec cherche Québécois pour relation à long terme et plus - Comprendre les enjeux de l'immigration", où elle s'attaque à la question complexe de l'intégration des immigrants à la société québécoise. Elle y partage son expérience et se mouille afin de suggérer certaines solutions aux problèmes. Quiconque ayant vécu à Montréal reconnaîtra certaines situations décrites par madame Longpré, que ce soit une histoire d'individu habitant Montréal depuis plus de 20 ans tout en étant incapable de dire bonjour ou encore une histoire d'intégriste religieux qui refuse que ses enfants intègrent la société québécoise.

Cette fermeture d'esprit face à la société d'accueil n'est pas exclusive au Québec, ni même à l'occident. Lorsque j'étudiais et travaillais en Chine durant l'été 2010, il y avait de nombreux étudiants occidentaux qui recevaient des bourses et en profitaient pour compléter une session à l'étranger. Un matin, lors d'un cours de chinois, une étudiante allemande affirmait à l'enseignante chinoise qu'elle trouvait que les hommes chinois ressemblent à des singes et puis elle expliquait à quel point elle était insultée lorsqu'un Chinois tentait de l'aborder dans un bar! L'enseignante souriait, visiblement mal à l'aise, mais sans jamais rappeler à l'ordre l'étudiante. À un autre moment, des étudiants français se moquaient, en français, de travailleurs chinois qui ne comprenaient absolument rien, mais qui ne répondaient qu'avec un sourire d'inconfort. Les étrangers, comme au Québec, ont aussi souvent tendance à s'enfermer dans un monde restreint plutôt que de tenter de s'intégrer à la majorité. Bref, il ne faut pas croire que le mépris et la fermeture d'esprit envers la société d'accueil sont exclusifs au Québec, mais les Québécois, comme les Chinois d'ailleurs, ont la particularité d'éviter à tout prix la confrontation, ce qui n'aide en rien à contrer ce type de mentalité. S'écraser plutôt que s'affirmer respectueusement n'est jamais une bonne idée (par contre, en Chine, peu importe combien de temps vous y vivez, vous serez toujours un "laowai" - un étranger : en fait, même la communauté chinoise de Montréal utilise cette expression pour désigner les Occidentaux!).

Si certains immigrants sont parfois à blâmer pour leur fermeture d'esprit, le gouvernement du Québec mérite également une bonne part du blâme dans plusieurs cas. Le gouvernement a, par exemple, augmenté les quotas d'immigration à 55 000 nouveaux arrivants par année dans l'espoir de les faire contribuer à l'économie, mais n'a jamais crû bon d'investir davantage en francisation et dans l'intégration culturelle et économique des nouveaux arrivants. Car non seulement les budgets pour la francisation sont nettement insuffisants pour répondre aux besoins, les programmes sont aussi totalement incohérents. Un exemple de ceci : il existe deux programmes de francisation, un du MICC et un du MELS, avec une structure différente, des objectifs légèrement différents et, dans le cas du programme du MELS, des frais d'admission. Selon ce qu'on apprend dans le livre de Mme Longpré, les deux programmes sont désuets, incohérents et n'enseignent strictement rien sur la société québécoise. Tous ceux qui ont déjà pris des cours de langues étrangères savent que le volet culturel est important, que ce soit au niveau des expressions "locales" ou d'autres éléments de la culture générale. Par exemple, quelqu'un qui suit un cours d'espagnol écoutera probablement de la musique sud-américaine ou des nouvelles espagnoles. Bref, on tente habituellement de faire apprendre la langue par l'intermédiaire d'éléments culturels. Pourtant, il semble qu'au Québec, alors que nous voulons intégrer linguistiquement et culturellement les immigrants, nous continuons d'offrir un programme - facultatif d'ailleurs - qui se contente d'enseigner uniquement la langue française, sans aucune référence culturelle.

Un lecteur habitant à l'extérieur de Montréal apprendra aussi les ravages du multiculturalisme politique (à ne pas confondre avec le multiethnisme, que personne ne remet en question) dans la métropole : des parents qui exigent que leur enfant n'écoute absolument aucune musique à la maternelle, un autre qui s'enrage après que l'enseignante lui ait dit que ses enfants, nés au Québec, sont Québécois, des professeurs qui doivent gérer les demandes religieuses des parents pour leurs enfants, etc. Comme le souligne l'auteure (en citant Mathieu Bock-Côté), le multiculturalisme inverse le devoir d'intégration, c'est-à-dire qu'on demande à la société d'accueil de s'adapter aux nouveaux venus plutôt que le contraire. Même si le gouvernement est officiellement laïque, le multiculturalisme revient à avoir différentes interprétations des lois selon l'appartenance religieuse d'un individu et à diviser la population selon leur appartenance ethnique. Autrement dit, cette politique prône la division plutôt que l'unité. Tania Longpré s'attaque avec cohérence et intelligence à cette religion étatique qu'est le multiculturalisme canadien, politique enchâssée à jamais dans une constitution que le Québec n'a jamais signée. Ironiquement, le Québec est lui-même tombé dans le piège de la division en intériorisant ce multiculturalisme canadien après l'avoir simplement renommé "interculturalisme" - vraisemblablement afin de tenter de marquer une différence québécoise.

À l'exception de quelques théoriciens, quiconque étant de bonne foi et réfléchissant à la question réalisera que le multiculturalisme québécois est incompatible avec le multiculturalisme canadien. Gilles Duceppe critiquait d'ailleurs le livre de madame Longpré sur ce sujet, arguant que tous les gens qui habitent le Québec font partie de la nation québécoise, toujours selon une logique de nationalisme civique prôné par l'interculturalisme. Pourtant, ceci ne passe pas l'épreuve des faits : bien qu'un Ontarien d'Ottawa décidant de s'installer à Hull à cause d'un coût de la vie inférieur jouira des mêmes droits que tous les autres citoyens du Québec, pouvons-nous sérieusement prétendre que celui-ci est membre de la nation québécoise même s'il ne parle pas français, ne connaît rien de la culture québécoise et ne se considère pas Québécois? Avec un tel raisonnement de nation "politique" à l'intérieur d'une autre nation politique, les anglophones ont bien raison d'affirmer qu'il n'y a qu'une seule nation, la nation canadienne, sans quoi il faudrait dire que le Canada est constitué d'autant de nations qu'il a de provinces. Et ce raisonnement voudrait aussi dire que la nation acadienne n'existe pas et que la nation québécoise (ou canadienne-française) a cessé d'exister durant un moment à la suite de l'Acte d'Union. L'autre conception extrême de la nation, le nationalisme ethnique, est fermée et déconnectée de la réalité québécoise et est, heureusement, rejetée par la majorité de la population. À moins de contester l'existence de la nation québécoise (ce qui serait cohérent pour un défenseur de la nation politique canadienne), tous doivent reconnaître que la nation québécoise est ouverte, mais que sa raison d'être tourne autour d'un certain nombre de réalités, comme sa langue, sa culture, son histoire, son identité et même le sentiment subjectif d'appartenance de ses membres. Ce que madame Longpré affirme est donc fort juste : les nouveaux arrivants doivent apprendre à devenir Québécois, ce qui implique une ouverture d'esprit de leur part et un certain niveau d'aide provenant du gouvernement québécois. Les politiques actuelles doivent conséquemment être revues, tant au niveau des moyens que des quotas, toujours dans le but de favoriser la cohésion sociale du Québec et de faciliter l'intégration des nouveaux arrivants à leur société d'accueil. Il faudrait également que les Québécois cessent d'avoir peur d'exister et osent s'affirmer - ils découvriront rapidement qu'un peuple qui se respecte est un peuple respecté! Bref, un livre à lire et qui, espérons-le, fera réfléchir nos décideurs!

 

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