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Privatisation en éducation: parlons franchement

23/05/2015 09:20 EDT | Actualisé 23/05/2016 05:12 EDT

Le meilleur moyen de privatiser les services publics, c'est bien connu, reste de suffisamment favoriser leur dégradation pour qu'une bonne partie de la population soit non seulement convaincue de leur inefficacité, mais leur préfère idéalement le privé, et ne souhaite ainsi plus les financer davantage.

Notre système d'éducation n'y échappe pas, alors que la popularité du réseau privé subventionné ne cesse de croître, et ce, malgré des frais tournant autour de 3000$ par an.

Manifestement, la prétention de ces établissements à offrir mieux que l'école publique en convainc de plus en plus, qui considèrent maintenant que l'éducation de leur enfant nécessite cet investissement supplémentaire. Cette présomption, qu'elle soit vérifiée ou non, démontre que nous avons de facto au Québec un système d'éducation à deux vitesses allant à l'encontre du principe même voulant qu'il restreigne les inégalités sociales.

Pourtant, les écoles privées, alors même qu'elles se pavanent au nom de quelques principes de performance, de discipline et de valeurs qu'elles semblent vouloir s'arroger exclusivement, n'ont en fait que le mérite de filtrer, doublement, leur clientèle, pour s'assurer les privilèges d'une fréquentation enviable et quasiment irréprochable. D'une part, par des tests de sélections garantissant à la fois un minimum d'échecs, un meilleur rendement dans le parcours du cursus, et moins de gestion comportementale. D'autre part, par une contribution monétaire substantielle confirmant la responsabilisation des parents, voire leur implication.

Sans surprise, avec une telle homogénéité socio-économique, ces établissements s'assurent d'emblée, avant même le premier cours, d'atteindre ce taux de réussite si essentiel à leur réputation.

Quoi qu'il en soit, et même si c'est au détriment de l'école publique, qui souffre injustement de la trompeuse comparaison, l'économie du gouvernement n'en est pas moins évidente et séduisante, surtout pour un parti qui vise la réduction de la taille de l'État: cette scolarisation «de luxe» ne lui coûte, officiellement, qu'environ 60% de ce qu'il en coûte par enfant au public. C'est en soi une raison apparemment suffisante pour non seulement entretenir hypocritement les préjugés, mais aussi les aggraver en saccageant davantage des services que tous considèrent pourtant essentiels à la réussite de la majorité des élèves du Québec.

Les effets pervers d'une telle politique, s'ils ne sont apparemment pas économiques, sont donc sociologiques, et par le fait même beaucoup moins considérés. Tout d'abord, afin de retenir sa clientèle, cette compétition a poussé le système public vers un deuxième écrémage - le premier ayant été à l'avantage du privé - avec la création de programmes particuliers et de concentrations réservés à ses meilleurs élèves. L'hétérogénéité de ses propres classes dites régulières s'est ainsi vue peu à peu menacée par une plus grande proportion d'élèves en difficultés (retards d'apprentissage, troubles du comportement ou de l'apprentissage, etc.) avec les conséquences que l'on connaît. Ensuite, elle contribue indubitablement à la pérennité d'une hiérarchie sociale définie par le pouvoir de l'argent et, paradoxalement, financée en grande partie par l'ensemble de la population.

Enfin, de plus en plus de familles moins nanties se laissent convaincre, à tort, de la supériorité de l'enseignement privé, allant même jusqu'à croire, naïvement, que les enseignants au privé sont meilleurs qu'au public... Il serait important de leur rappeler que tout l'argent du monde, qu'il soit investi publiquement ou personnellement, ne comblera jamais les lacunes d'un désinvestissement familial. La principale distinction entre la réussite et l'échec, maintes fois vérifiées, est fort simple: les enfants intéressés ont des parents intéressés. Bref, si vous êtes prêts à réellement et patiemment accompagner votre enfant tout le long de son parcours scolaire, vous pourrez, toujours pour son bien, mieux investir votre argent ailleurs que dans une école privée.

Mais il n'y a pas lieu ici de critiquer l'attitude de parents voulant choisir ce qu'ils considèrent être le mieux pour leur enfant. Ce qu'ils observent de la situation actuelle dans l'éducation publique ne les rassure probablement pas, et le cynisme entretenu par nos politiciens est à son comble grâce à des décisions aux vues strictement économiques qui menacent plus que jamais la confiance déjà érodée de la population envers les services de l'État.

L'instabilité engendrée par des enchaînements de réformes scolaires inefficaces et nébuleusement justifiées, ainsi que la désinvolture avec laquelle on prétend pouvoir économiser en exigeant davantage des enseignants, ressource apparemment compressible s'il en est une, effraient. Le peu de crédibilité qu'on accorde à leur expertise, sous prétexte qu'ils sont syndiqués, est une grave et méprisante erreur: ils tiennent véritablement l'école publique à bout de bras, et si tant de gens s'entendent pour souligner leur dévouement extraordinaire, ils commencent néanmoins à être vexés de la manière dont on le prend pour acquis.

L'exode de plus en plus d'enfants vers le privé démontre clairement que la population constate le démantèlement du système public, donnant ainsi raison aux inquiétudes du corps enseignant. L'idée même qu'une société démocratique plus saine puisse dépendre de la meilleure éducation possible du plus grand nombre d'individus est devenu un idéal s'éloignant jour après jour de la réalité. L'école publique, qui doit assurer l'égalité des chances, ne peut que difficilement, dans les circonstances, accomplir son travail efficacement. Beaucoup trop l'ont constaté pour qu'on puisse le nier, et seuls les gestionnaires déconnectés de l'État, manifestement empêtrés dans une bureaucratie déshumanisée, persistent à croire que l'on peut davantage écraser le système. Mais la vérité restera toujours brutale: si la scolarisation efficace et rentable d'un enfant coûte cher, celle de toute une génération représente un investissement colossal.

Et il n'est pas ici seulement question d'argent.

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