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Notre armée inclusive : toute identité et orientation sexuelle sont (maintenant) bienvenues

À ce jour, le gouvernement canadien n'a offert aucune forme de réparation pour les torts causés par la Purge LGBT et les excuses annoncées se font attendre.

31/07/2017 12:42 EDT | Actualisé 31/07/2017 12:46 EDT
MarcBruxelle via Getty Images
Je souhaite que nous puissions tourner la page sur ce sombre chapitre de notre riche histoire militaire, mais je suis bien placée pour savoir que nous ne sommes toujours pas en mesure de le faire.

La semaine dernière, des milliers de soldats américains ont appris à leur réveil que leur identité sexuelle les rendait soudainement inaptes à servir leur pays. En effet, par la voie d'un invraisemblable «congédiement» sur les réseaux sociaux, leur président, Donald Trump, annonçait une interdiction pour les transgenres d'œuvrer au sein de l'armée américaine. Voilà qui marquait un autre recul dans la sombre période que traversent les minorités aux États-Unis.

Si je ne peux savoir avec exactitude le sentiment qui habite aujourd'hui les nombreux soldats qui ne pourront plus exercer leur profession par laquelle ils s'épanouissent, je peux certainement me l'imaginer. Il y a plus de trente ans, alors âgée de 19 ans, je joignais l'armée canadienne à Saint-Jean-sur-Richelieu, animée par le profond désir de servir mon pays. Fière d'avoir réussi un entraînement exigeant qui me permettait d'accéder aux Forces armées canadiennes, j'avais la conviction d'y avoir trouvé une véritable famille, au sein de laquelle j'aurais une carrière enrichissante et utile.

Mon parcours s'est toutefois arrêté bien abruptement, contre mon gré. Dans le cadre d'une vaste mission d'identification et d'exclusion des individus que menait clandestinement l'armée canadienne, j'ai subi des interrogatoires qui visaient à vérifier, par des questions dégradantes sur mes pratiques sexuelles, si j'étais «normale» ou «anormale». On me promettait que si j'admettais mes «perversions», je resterais dans les Forces armées. J'étais jeune, confuse et apeurée.

Aujourd'hui, je suis l'une des demanderesses dans le recours collectif intenté contre le gouvernement canadien au nom de tous ceux et celles qui ont été affectés de la même façon par ce que nous appelons la Purge LGBT.

Peu de temps après cette enquête dont j'étais ressortie humiliée et anxieuse, alors que j'espérais que la vie reprendrait son cours normal, j'ai été remerciée de mes services pour cause d'homosexualité. J'ai mis beaucoup de temps à cerner l'étendue des blessures psychologiques que ce rejet m'a infligées et j'ai dû passer ma vie adulte à tenter de les soigner. Aujourd'hui, je suis l'une des demanderesses dans le recours collectif intenté contre le gouvernement canadien au nom de tous ceux et celles qui ont été affectés de la même façon par ce que nous appelons la Purge LGBT.

Pour cette raison, la récente décision du gouvernement Trump est pour moi bien plus qu'un grand titre ; je pense à chacun des individus - individus honorables prêts à risquer leur vie pour celle de leurs concitoyens - qui vivra bientôt une détresse incommensurable. Et pour cette même raison, la réaction de mon propre gouvernement à cette annonce déplorable me laisse un goût doux-amer. Bien que je me réjouisse que le Canada n'ait pas tardé à réagir à cet affront en prêchant pour l'inclusion, je crains que les belles paroles en viennent à occulter les erreurs du passé. En effet, à ce jour, le gouvernement n'a offert aucune forme de réparation pour les torts causés par la Purge LGBT et les excuses annoncées se font attendre.

Comment peut-on d'une part se positionner à l'encontre des politiques discriminatoires de nos voisins du Sud et, d'autre part, refuser de confronter notre propre histoire de discrimination ? Une telle dissonance ne passe pas inaperçue aux yeux des milliers de Canadiens et Canadiennes talentueux, compétents et dévoués dont la carrière militaire a été interrompue trop tôt, au simple motif qu'on ne voulait pas de leur différence. On doit bien sûr saluer le fait que cette même différence soit aujourd'hui célébrée. L'éloge de la diversité par notre gouvernement permet certainement d'entrevoir un avenir plus inclusif. Mais cet avenir n'est pas chose faite. L'engagement ne serait-il pas plus réel, plus concret, si tout en regardant vers l'avant, il s'accompagnait d'une volonté de faire face au passé ? S'il était ancré dans un effort de réparation ?

Les mots traduisent peut-être des intentions, mais ils sont faciles à prononcer. Seuls les gestes enracinent un réel progrès.

Le gouvernement canadien adopte des positions empreintes de respect et d'humanité. Il serait insensé de lui reprocher cette première démarche ou de douter de la vérité de ses intentions. Les membres du recours collectif souhaitent sincèrement que ces positions soient le reflet de changements profonds au sein d'une institution qui a tant à offrir à notre pays. Mais si nous sommes optimistes, nous sommes avant tout des hommes et des femmes d'action. Nous avons confiance en ce vent d'ouverture, mais nous ne serons jamais dupes au point de confondre la parole et l'action. Les mots traduisent peut-être des intentions, mais ils sont faciles à prononcer. Seuls les gestes enracinent un réel progrès.

Je souhaite que nous puissions tourner la page sur ce sombre chapitre de notre riche histoire militaire, mais je suis bien placée pour savoir que nous ne sommes toujours pas en mesure de le faire.

Un changement en surface n'est pas un changement durable. Pour changer, il faut d'abord comprendre et pour comprendre, il faut parfois aborder des souvenirs douloureux et poser des questions qui gênent. L'exercice est difficile et parfois impopulaire, mais il est essentiel à toute réconciliation. Je souhaite que nous puissions tourner la page sur ce sombre chapitre de notre riche histoire militaire, mais je suis bien placée pour savoir que nous ne sommes toujours pas en mesure de le faire.

Ce que je souhaite donc pour tous les membres des Forces armées canadiennes LGBT, ceux et celles dont la carrière aura été trop brève et ceux et celles dont la carrière se dessine encore, ce ne sont pas 140 caractères de bonnes intentions. Ce que je souhaite, ce sont des excuses et des réparations pour les torts causés. Ce que je souhaite, ce sont des mesures tangibles qui assureront que de telles bavures ne seront jamais répétées. Car comme nous l'avons constaté une fois de plus cette semaine, les discours politiques vont et viennent, et le simple écoulement du temps ne nous place pas à l'abri des dérives.


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