Martin Lavallée

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Comprendre le Printemps érable québécois

Publication: 04/06/2012 08:49

Les Québécois ont toujours plus ou moins agi et pensent collectivement. Ils le doivent à leur situation particulière en Amérique du Nord. Une nation colonisée, minoritaire et soumise à des menaces d'assimilation constantes n'a d'autres choix que de penser collectivement et de faire preuve de solidarité nationale. En ce sens, les Québécois ont toujours préféré miser sur ce qui les unit, plutôt que sur ce qui les divise. C'est pourquoi ils ne se sont jamais conçus comme une collection d'individus atomisés et égoïstes en concurrence pour leurs intérêts spécifiques, comme le veut le credo néolibéral anglo-saxon. Encore moins comme une mosaïque de cultures, comme le prône le multiculturalisme.

Depuis la Conquête anglaise en 1763, les francophones d'Amérique du Nord se sont toujours conçus comme une nation héritée de l'histoire, amorcée lors de la colonisation française en Amérique. Cette nation possédait ses propres caractéristiques culturelles (la langue française, la religion catholique, une culture et des moeurs particulières). Elle n'était ni meilleure, ni pire que les autres, mais elle tenait à demeurer fidèle à elle-même et évoluer selon sa propre logique nationale.

Après les menaces d'assimilation du rapport Durham, en 1840, les Canadiens français se retrouvaient dans l'obligation de s'unir et de faire bloc ensemble pour conserver certains acquis et ne pas disparaître. Au tournant du siècle, le catholicisme social et le mouvement coopératif émergèrent et permirent aux Canadiens français de se doter d'institutions pour les représenter et favoriser leur émancipation. Puis, vinrent les années 30 et la crise économique. Des intellectuels et économistes comme Lionel Groulx et Esdras Minville cherchèrent une doctrine permettant aux Canadiens français de s'affranchir de la tutelle économique des anglophones, de même que pour sortir du libéralisme économique qui avait montré ses importantes défaillances avec la crise de 1929. Voici comment l'économiste Esdras Minville présentait la théorie libérale classique en 1932 : ‹‹Le libéralisme économique est une doctrine fondée sur une abstraction, l'homo oeconomicus, c'est-à-dire sur l'être humain abstrait extrait de son milieu social et n'agissant plus que sur la poussée de ses besoins physiques et de son appétit de jouissances››. Pendant quelques années, le corporatisme social (très différent du corporatisme tel que mis en pratique dans l'Europe fasciste) fut la doctrine mise de l'avant chez les Canadiens français.

Mais c'est véritablement à partir des années 1960, à partir de la Révolution tranquille, que la recherche constante d'une doctrine de relèvement national aboutit chez les Canadiens français, qui devinrent des Québécois. Collectivement ils se sont emparés de l'État québécois pour s'en servir de levier et d'outil d'affirmation nationale. La conception collective qu'ils s'étaient toujours faite d'eux-mêmes, en plus de la morale catholique qui était la leur, les emmena à préconiser un type d'État providence, des mesures keynésiennes et la social-démocratie.

À travers l'État entrepreneur, c'est toute une collectivité nationale - et non des individus ou des monopoles privés - qui entreprenait, qui exploitait ses ressources et qui s'enrichissait. Ce modèle de développement collectif, qui passait par un nationalisme économique et certaines nationalisations, permettait ensuite à la collectivité de se payer des services publics, de favoriser des mesures sociales, promouvoir les arts et la culture nationale. La nation ne se concevait pas comme une myriade d'individus atomisés et égoïstes, mais comme un tout dont les membres étaient solidaires ensemble, d'où la mise de l'avant de mesures sociales et de services publics gratuits. Par exemple, voici comment le rapport Parent présentait le projet scolaire québécois dans les années 1960 : ‹‹les bénéfices de l'éducation dépassent l'individu et la localité; le progrès de l'enseignement sert principalement les intérêts généraux de la société, de sorte qu'on peut et qu'on doit désormais considérer l'éducation comme une entreprise nationale››. Bref, tout un contraste avec la vision véhiculée par le gouvernement Charest actuellement.

De même, à partir des années 60, l'État est devenu le garant des droits nationaux des Québécois et l'outil pour légiférer et protéger leur culture unique et fragile en Amérique du Nord. En tant qu'individu collectif, la nation québécoise concevait normal de légiférer pour défendre et promouvoir sa langue, pour dire haut et fort que c'est en français qu'elle désirait vivre sur ce coin pays et dans cette même langue qu'elle désirait accueillir ‹‹les gens de partout venus trouver chez nous un goût de liberté›› (Michel Rivard). Cette affirmation d'elle-même (si longtemps refoulée) constituait le pré-requis pour pouvoir ensuite s'ouvrir sur le monde et sa riche diversité.

Changement de paradigme

Depuis quelques années, le modèle québécois érigé dans les années 1960 est fortement remis en question. Une nouvelle orientation est donnée à notre société, orientation amorcée après l'échec référendaire, mais particulièrement depuis le règne des Libéraux en 2003. À l'État entrepreneur nous représentant, nous avons désormais le petit État gestionnaire qui donne nos ressources naturelles à des multinationales étrangères pour des bouchées de pain sous prétexte de laisser-faire économique. Par contre, ce laisser-faire n'exclut pas les avantages fiscaux et subventions aux entreprises privées, de même que la construction des infrastructures leur permettant d'exploiter nos ressources. À l'État québécois, qui incarnait la collectivité nationale de langue française en Amérique du Nord et qui travaillait à la promotion de sa culture et de sa langue, nous avons désormais l'État minimaliste, qui laisse aller l'anglicisation croissante sous prétexte de non-interventionnisme étatique et pour ne pas brimer les droits individuels. Pire encore, ce gouvernement anglicise le réseau scolaire des francophones prétextant une meilleure employabilité sur le marché du travail. Finalement, à l'État qui concevait l'éducation comme un droit pour tous et une entreprise nationale, nous avons désormais l'État qui considère l'éducation comme un bien de consommation privé et comme une marchandise parmi d'autres.

Ainsi, la grogne qui s'exprime à travers ce Printemps érable est une grogne contre l'ensemble des politiques venues d'ailleurs imposées au Québec par le gouvernement Charest. Car, à travers la prise de pouvoir du Parti libéral de Jean Charest en 2003, c'est une idéologie qui a pris le pouvoir sur le Québec, une idéologie néolibérale qui déconstruit progressivement le modèle québécois tel qu'érigé depuis la Révolution tranquille et qui déconstruit l'unité des membres de la société en les considérant comme de simples consommateurs individualistes. Que ce soit le mode de développement de nos richesses naturelles, l'absence de politiques visant à contrer l'anglicisation de notre société, le rôle de l'éducation ou le caractère clientéliste des politiques de l'État, les Québécois démontrent qu'ils sont contre l'orientation néolibérale donnée à leur société. C'est pourquoi le mouvement étudiant a été le catalyseur d'une grogne plus générale qui s'est traduite dans la manifestation monstre du Jour de la Terre, lors de la Journée des Patriotes et dans les manifestations des casseroles. C'est contre un gouvernement et son idéologie que les Québécois s'indignent. Les Québécois démontrent qu'on ne peut les réduire à de simples consommateurs possédant des intérêts économiques et en concurrence les uns les autres. Ils manifestent leur volonté d'une autre société, plus solidaire et plus humaniste que celle qu'on tente de leur imposer et d'ériger sous leurs yeux. Bref, ils veulent une société plus fidèle à leur parcours historique spécifique sur cette terre d'Amérique.

 
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