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Chers enfants

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Au retour d'une assemblée syndicale portant sur le vote de grève, je me prends à me rappeler combien j'aime ma profession, combien elle est unique. Le soir même, en bordant ma fille, elle me pose une question bien simple: «Pourquoi fais-tu la grève, papa?» Parce que j'aime mon métier. Parce que j'y crois, et parce que les enfants auxquels j'enseigne me poussent, chaque jour, à donner le meilleur de moi-même. Elle me sourit.

Puis elle ajoute: « Si tu y crois autant, papa, c'est que tu dois l'aimer beaucoup ton métier.» Puis elle s'endort, épuisée par ces exigeantes premières journées d'école.

En me dirigeant vers le salon alors que toute la maisonnée baigne dans une douce obscurité, j'allume mon ordinateur portable. Pour travailler à l'élaboration de mes cours. Pour mes grands de la cinquième secondaire. C'est début septembre et je suis déjà attaché. Je veux le meilleur pour eux. Et j'essaie de le leur donner depuis près de 20 ans. Pour combien de temps encore pourrais-je tenir? Ma gorge s'assèche.

«C'est que tu dois l'aimer beaucoup ton métier...» Ces mots tournoient dans ma tête et je n'ai pas le choix de me reposer la question.

martin dubé

Malgré les coupures, malgré les difficultés quotidiennes, les lourdeurs administratives, les plans d'intervention de plus en plus lourds et nombreux, malgré le manque de ressources, humaines comme matérielles, malgré la bureaucratisation de la tâche, malgré les ratés de la réforme, malgré tout, pourquoi je l'aime tant, encore, mon métier?

Au lieu d'éviter la question qui me trotte dans la tête en cette rentrée scolaire teintée de moyens de pression, d'affrontements à venir, de déchirements et de grincements de dents, je décide de prendre un crayon et de mettre sur papier tout ce qui me vient à l'esprit suite à cette simple question: pourquoi j'aime tant le métier de professeur? Alors sous la forme d'une lettre à mes enfants, Tristan et Maëva, voici la réponse spontanée à cette question.

«Très jeune, autour de 14 ans, j'ai ressenti l'appel pour devenir professeur. Pas du genre appel de Dieu, rien de mystique là-dedans. Non. Juste une profonde certitude que cette voie était la mienne.

Chers enfants,

Vous savez, les petits, votre papa enseigne depuis longtemps. Et je vous ai toujours dit que, très jeune, autour de 14 ans, j'ai ressenti l'appel pour devenir professeur. Pas du genre appel de Dieu, rien de mystique là-dedans. Non. Juste une profonde certitude que cette voie était la mienne. Toujours vous m'avez vu revenir du boulot le coeur léger, en sifflant et en vous racontant combien j'aime mon métier, mes élèves, ma matière. Vous avez, je crois, un père qui aime ce qu'il fait et qui fait tout en son pouvoir pour que ce bonheur dure.

Toutefois, les grands penseurs au-dessus de nous, les sages du gouvernement, trouvent que l'amour que je voue à ma profession mérite d'être malmené. Ils la traitent comme une vulgaire colonne de chiffres, ils ne voient pas combien l'éducation est bien plus que des budgets, des prévisions comptables. Mais, chers enfants, les effets de leur saccage, bien qu'ils se voient à tous les jours dans les écoles, ne se matérialiseront véritablement que dans plusieurs années. En dirigeant nos intérêts sans aucune vision, en ne pensant qu'à court terme, c'est presque normal qu'ils coupent sans être touchés par leurs décisions.

Je vous écris ce soir, mes petits, pour m'assurer de mettre sur papier ce qui m'anime, ce qui brûle en moi, ce qui fait que la flamme de la passion me pousse à tout donner à mes élèves.

J'écris tout ça par peur. J'ai peur que le temps me joue des tours et que l'avenir lui se dessine éteigne mon cœur de professeur et que là, je ne sois plus capable de répondre à cette question.

Je ne veux pas qu'il soit trop tard.

Mes petits, écoutez-moi bien. J'aime mon métier parce que je l'ai choisi il y a longtemps. Je l'aime parce qu'il donne un sens à ma vie.

Parce qu'il me permet de transmettre ma passion de la langue française, de la littérature.

Parce qu'il me permet d'aider ceux qui ont de la difficulté, d'allumer les plus curieux, de guider les plus perdus, de pousser les potentiels endormis, de toucher les endurcis, de révéler à eux-mêmes ceux et celles qui doutent, qui se cherchent.

J'aime mon métier parce qu'il me permet de partir d'un point A à un point B en compagnie d'un enfant qui m'arrive avec ses forces, ses lacunes, ses rêves, ses limites.

Je l'aime parce qu'il me donne la possibilité de montrer à mes élèves les vertus de la rigueur, de l'imagination, de l'esprit critique, de la création, du respect de notre langue et de notre culture.

J'aime mon métier parce qu'il me connecte à la réalité, me porte à m'intéresser aux enfants qui me sont confiés.

Chers enfants, voyez-vous, je l'aime pour toutes ces raisons et bien plus.

Pour l'importance d'éduquer mon peuple, pour les graines du savoir et de la connaissance que je dépose en eux pour qu'un jour, je l'espère, elles éclosent et donnent ses fruits aux autres générations.

Vous savez, les petits, jamais je ne vous ai parlé de mon métier de cette façon.

Je le fais pour que les mots restent, s'imprègnent, s'incrustent dans votre coeur, votre tête.

Je l'aime mon métier, oui, mais pas à mourir, comme le chantait Cabrel.

Pour vous, je me dois de me protéger pour ne pas sombrer.

Je me dois de tracer des limites dans une profession où le don de soi est presque banal, malheureusement.

Je me devais de vous écrire pour que vous sachiez, mes enfants, combien votre père est un professeur heureux, comblé, passionné. Mais qui se sent en danger.

Menacé. Et qui sait qu'il n'est pas le seul à se sentir ainsi.

Et que notre peur est aussi grande que l'importance que nous vouons à l'avenir de ceux que l'on éduque, chaque jour, dans chaque classe.

Merci, mes enfants, d'avoir pris le temps de lire les confessions de votre papa.

Parce qu'avant d'être un professeur, votre père est un homme, un citoyen.

Et l'homme que je suis s'inquiète pour vous, mes enfants. Autant ceux que je borde que ceux à qui j'enseigne.

Sachez que je fais tout pour rester le père, le prof heureux que je suis.

Papa xx

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