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Les règles de l'art

15/08/2016 10:30 EDT | Actualisé 16/08/2016 03:02 EDT

L'affaire Mike Ward. Mille et un textes ont été écrits. Mille et une opinions ont été émises. De ce brouhaha émotif est ressorti quelque chose de fort déplorable: ceux qui sont pour Mike Ward versus ceux qui sont pour Jérémy Gabriel. On est dans le camp du bourreau ou celui de la victime. Comme si le fait de rire des blagues de Mike faisaient de certains les complices d'un crime. Comme si le fait d'être empathique face à ce que vit Jérémy Gabriel nous rendait vertueux et compréhensif de la douleur d'un jeune chanteur aux prises avec un handicap.

De vouloir à tout prix choisir son camp nous éloigne du fondement de cette affaire. Il faut s'élever au-dessus de ces prises de bec émotives alimentées par les monstres que sont les réseaux sociaux.

Récemment, une enseignante s'est désolée que l'humour de Mike Ward sévisse dans une société qui s'élève contre l'intimidation. Malheureusement, ce type de corrélation nous éloigne encore plus d'une réelle réflexion sur la place de l'art dans notre société.

À vouloir à tout prix que nos artistes soient des modèles, on jette de l'huile sur le feu. Je le dis et le répète: aucun artiste ne doit répondre à une quelconque morale, à une quelconque bienséance. Sinon, ce n'est plus un artiste. Il devient un porte-parole, une marionnette de ce que nous pensons. Et ce n'est pas son rôle.

Le seul pouvoir que nous avons face à une proposition artistique, c'est de la refuser, de ne pas l'apprécier. Notre rôle s'arrête là. Jamais notre morale, nos idées, notre pensée, nos goûts ne doivent dicter une façon de faire aux artistes.

L'humour de Mike Ward peut nous paraître ordurier, vulgaire, facile, méchant, et c'est très bien ainsi.

Avez-vous noté que j'ai utilisé le verbe «paraître»? Personne n'a la vérité de dire que telle ou telle œuvre est, dans l'absolu, vulgaire. Pourquoi? Parce que d'autres trouveront le même monologue de Ward très drôle, intelligent, bien écrit, corrosif.

Qui a raison? Tout le monde.

Jamais un spectateur ne peut se lever, monter sur scène et demander à l'artiste de ne pas dire telle ou telle chose.

Je sais, dans une ère de commentaires faciles et gratuits sur les réseaux sociaux, il est difficile pour certaines personnes d'admettre qu'une œuvre d'art (et l'humour, c'est de l'art, quoi qu'en pensent certains) ne puisse être livrée en pâture aux animaux qui grognent sur le web.

Je rappelle que je suis un enseignant. J'enseigne à des adolescents qu'il est important de développer une rigueur intellectuelle et un esprit critique face à ce qu'on voit, à ce qu'on lit. Et ce n'est pas en empêchant les artistes de dire ce qu'ils veulent que mes élèves pourront améliorer ces compétences. En tant qu'enseignant, je suis un modèle. J'ai un code de conduite, je guide mes étudiant(e)s à devenir (je l'espère) de meilleurs personnes. Ce qui n'est pas du tout le rôle de l'artiste.

C'est à moi à montrer à mes futurs adultes à faire la différence dans tout ça, à utiliser leur jugement critique, à analyser au lieu d'interdire, à évaluer au lieu de cracher son intolérance dans le virtuel. N'oubliez jamais que si l'on empêche nos artistes de dire ce qu'ils veulent, nous freinerons leur créativité (oui, même si celle-ci nous déplaît) et nous obtiendrons une société aseptisée, lisse, qui cessera d'évoluer. Et, selon moi, elle régressera. Lentement mais surement.

J'adore les technologies. J'en utilise tous les jours et elles améliorent le monde dans lequel nous vivons. Toutefois, la possibilité de dire tout ce qu'on pense à n'importe qui, n'importe quand et, surtout, n'importe comment m'amène à dire qu'elles donnent peu à peu trop de pouvoir à ceux qui passent trop de temps devant leur clavier et pas assez à se forger un esprit critique et nuancé. Tout devient un scandale, un buzz médiatique, une cause à défendre.

Parfois, c'est justifié. D'autres fois (et trop souvent), il y a enflure verbale, dérapage. L'émotion prend le pas sur la raison et nous nageons en plein délire. Délire que les médias aiment alimenter. Ce qui sert parfois aussi les artistes, j'en conviens. Mais même si tout cela peut servir à devenir plus populaire et à vendre plus de billets, je suis attristé de voir que tout cela nous éloigne de l'important: l'œuvre de l'artiste.

La plupart des gens ne connaissent que l'extrait du monologue de Ward portant sur Jérémy Gabriel. Très peu ont vu Ward en spectacle, très peu connaissent ses autres one-man shows, très peu savent qu'il a écrit plusieurs numéros pour d'autres humoristes. On s'attarde sur un moment parce que c'est plus facile, plus rapide, moins impliquant.

Et il est évident que le fait que cet extrait de Ward s'en prenant à Jérémy Gabriel ait été filmé, puis mis sur YouTube, et ensuite partagé par des milliers de personnes, complique les choses.

Pour un artiste de scène, cette dernière est sacrée. Entre lui et son public (j'entends ici celui qui paie et se déplace pour le voir), il existe un contrat, sacré lui aussi. Une entente tacite entre les deux parties. Et même si quelqu'un du public n'apprécie pas l'humour dont il est témoin, il a le pouvoir de se lever et de ne plus jamais remettre les pieds dans une salle de spectacle où se produira ce même artiste. Jamais un spectateur ne peut se lever, monter sur scène et demander à l'artiste de ne pas dire telle ou telle chose.

Absurde, direz-vous?

C'est exactement ce qui s'est passé avec la cas Ward-Gabriel, mais à coups de poursuites et de jugements.

Quand tu choisis de devenir une personnalité publique, quand tu acceptes les règles du jeu inhérentes à ce métier complexe, tu assumes qu'un artiste pourra te louanger, rire de toi, te critiquer, t'utiliser dans son film, son roman, son monologue.

Si cette possibilité t'effraie, reste loin de ce monde.

Personne ne t'y oblige, alors n'oblige pas ceux qui pratiquent leur art à peser chaque mot, chaque phrase.

Je terminerai ce texte en vous révélant que j'adore Mike Ward. Je trouve qu'il est un excellent humoriste, que son talent comique est rare et qu'il me fait beaucoup rire. Mais sachez aussi que les gags sur Jérémy Gabriel ne m'ont pas fait rire. Pas une miette. Parce qu'il s'en prenait à un adolescent handicapé? Pas du tout. Je trouvais les gags un peu faciles, peu efficaces comparés à ce qu'il peut faire. Je n'ai pas ri... et je l'ai laissé faire son travail: essayer de faire rire dans un geste artistique.

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