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L'affaire Corridart

22/07/2015 09:42 EDT | Actualisé 22/07/2016 05:12 EDT

Ce qui s'est passé à Québec avec la sculpture Dialogue avec l'histoire de l'artiste français Jean-Pierre Raynaud et ce qui risque de se passer à Montréal avec l'Agora de Charles Daudelin n'est pas sans rappeler l'affaire Corridart en 1976, où une installation temporaire, financée entre autres par le gouvernement du Québec et le Comité organisateur des Jeux olympiques (COJO) a vu l'arrivée des pics et des pelles au beau milieu de la nuit, quelques jours avant l'ouverture des Jeux de la XXIe olympiade de l'ère moderne.

Le concept de corridor artistique revient à Fernande Saint-Martin, alors directrice du Musée d'art contemporain de Montréal (MAC) en collaboration avec le critique Normand Thériault. L'installation se voulait littéralement un corridor de plusieurs kilomètres sur la rue Sherbrooke entre l'avenue Atwater dans l'ouest jusqu'aux installations olympiques, au coin du boulevard Pie-IX dans l'est. Proposé comme un festival d'arts de rue et organisé par l'artiste Melvin Charney à la demande du volet arts et cultures du COJO, il s'agissait d'un gigantesque musée offrant une plateforme pour de jeunes artistes. Le projet est même financé par le ministère des Affaires culturelles du Québec à hauteur de 390 000 $. Le concours de propositions à l'automne 1975 verra plus de 300 soumissions, dont 16 seront acceptés en janvier 1976 par le jury pour un total de 22 œuvres, en comptant les commandes spécifiquement pour l'événement.

La liste des artistes et certaines de leurs œuvres, que vous avez peut-être déjà croisé:

• Melvin Charney, Gratte-ciel, cascades d'eau / rues, ruisseaux... une construction, à la place Émilie-Gamelin.

• Pierre Ayot

• Jean-Claude Marsan

• Kina Reusch

• Guy Montpetit, murales de la station de métro Assomption.

• Trevor Goring

• Jean Noël, Mais où vont donc toutes ces émotions?, pavillon Samuel-Bronfman, UdeM.

• Andy Dutkewych, Entre-Nous, sur les marches du Musée Pointe-à-Callière.

• Tom Dubicanac, architecte

• Yvon Cozic et Monic Brassard, Hommage à René Lévesque, promenade René-Lévesque, Longueuil.

• Marc Cramer, photographe

• Michael Haslam

• Kevin et Bob McKenna

• Claude Thibaudeau

• Danyelle Morin

• Laurent Gascon, pluiseurs murales en céramique, rue Ontario est.

• Bill Vazan, Voretxit II, Le Navigateur et Story Rock, parc René-Lévesque, Lachine.

• Françoise Sullivan, Montagnes, pavillon Président-Kennedy, UQAM.

• Jean-Pierre Séguin

• Serge Gagnon

• Bruno Caroit

• Louis L'Abbé

De quelques heures allant à quelques semaines, les œuvres firent leur apparition sur le parcours. Pierre Ayot reproduisit la croix du Mont Royal ou Charney avec ces Maisons de la rue Sherbrooke. D'autre furent plus légères, comme les cerf-volants de Thibaudeau ou les bannières de Morin. Un torii chinois de Reusch fit même son apparition coin Amherst. À saveur politique ou ludique, il y en avait pour tous les genres et tous les goûts. Le 7 juillet 1976 a lieu le vernissage de l'événement à l'UQAM. Certains des artistes se rencontrent pour la première fois. Leurs installations artistiques pouvaient maintenant être admirés de tous jusqu'au 31 juillet.

Or, ce ne fut pas le cas, car vers 22 heures le 13 juillet, soixante-quinze cols bleus équipés de pelles mécaniques, de plateformes hydrauliques et de camions à ordures commencèrent le démantèlement des œuvres, une par une, sans avertissement. Les artistes n'étaient même pas au courant et, n'oubliez pas, nous sommes en 1976: pas de cellulaire, pas de texto pour une communication rapide. C'est le bon vieux jeu du téléphone et, un à un au cours de la nuit, les artistes se pointent, voyant l'ampleur des dégâts et se butant à la police sur place.

La destruction massive prendra jusqu'à trois jours, toujours sous surveillance policière. Ce n'est que la journée après le début de la mise à terre, soit le 14 juillet, que la ville émettra un communiqué. Le maire Jean Drapeau et le comité exécutif de la ville ordonnent la démolition de Corridart puisque la majorité des créations font fi des règlements municipaux sur l'occupation de l'espace public et, dans quelques cas, sont jugés comme une menace à la sécurité des Montréalais.

Un porte parole de la mairie affirme que les installations se voulaient tout simplement laides et obscènes. La moralité du maire venait de frapper et la plupart des œuvres furent grandement endommagées ou purement détruites, sans chance d'être sauvegardées. Les similarités avec ce qui s'est passé dernièrement à Québec avec le «cube» sont plutôt flagrantes!

Dès le mois d'août suivant, les procédures judiciaires furent déposées par les artistes, avec une aide financière du ministère de la Culture. Des erreurs des avocats retardèrent toutes les démarches, qui ne siégeront pas avant 1980. La première défaite des artistes arrive em 1981 quand le juge accepte les explications de la ville, qui présenta des témoignages d'ingénieurs et de résidants. Le collectif fera appel de la décision. Les artistes ne sont financés à ce point que par la Galerie Graff (fondée par Ayot) suite à la publication d'un livre sur Corridart et les profits d'expositions rétrospectives.

Les procédures s'étirent jusqu'en 1988 quand la Ville de Montréal, alors sous le nouveau maire Jean Doré, conclut une entente à l'amiable avec les artistes. L'entente, qui survient le jour même où la cause doit être entendue devant la cour d'appel du Québec, accorde un montant de 4 000 $ à 5 000 $ par artiste, ainsi que les frais juridiques engagés par les plaignants, pour un montant total de 85 000 $. Ce qui restait des installations, conservées en tant que preuves par la cour, est alors offert aux archives de l'université Concordia, où ils résident encore.

Comme vous pouvez voir par cette petite vidéo de l'installation de l'oeuvre de Melvin Charney, on ne parle pas d'une petite installation en papier mâché: il est possible d'y voir des grues et un travail de longue haleine. Sous les caméras de Roger Cantin, il est aussi possible de voir la déconstruction sans scrupule par l'équipe de la ville.

Le démantèlement de Corridart ne ressemble en rien à l'affaire de l'Agora du Square Viger. Franchement, je ne suis même pas convaincu que l'Agora est une œuvre d'art en soi. Est-ce une installation architecturale? Est-ce une œuvre au sens large du terme, ou est-ce un espace public de type brutaliste qui a fait son temps et demande une refonte totale du quartier?

Je lis à gauche et à droite des arguments pour et contre, qui font de moi encore un des indécis. J'ai longtemps détesté cet endroit froid et austère qu'est cet espace installé au-dessus d'une autoroute urbaine. J'ai moi-même demandé son démantèlement sur le blogue à maintes reprises. Ce n'est pas une question des sans-abris qui en ont fait leur demeure, c'est simplement que l'endroit n'a jamais été approprié par les gens comme l'est la place Émilie-Gamelin cet été avec l'installation éphémère des Jardins Gamelin, ou encore comme la place Simon-Valois dans Hochelaga, qui est devenue un carrefour de rencontres et d'activités toujours occupé par les résidants. J'attends toujours l'argument béton qui pourra chavirer mon point de vue d'un côté ou de l'autre. Pour le moment, la reconversion du site est en tête, mais je ne refuse aucun argument contraire.

L'affaire Corridart, c'est un coup de poing en pleine face de l'art et des droits à l'expression. Montréal, ville artistique? Ça n'a pas toujours été le cas. N'oubliez pas que, malgré les jeux et l'Expo 67 qu'a apporté le maire Drapeau, Montréal, durant son règne à la mairie, a aussi perdu son titre de métropole du Canada aux mains de Toronto et a endetté des générations de Montréalais. Le bien l'emporte-t-il sur le mal? L'histoire n'en est même pas encore certain.

Ce billet a été initialement publié sur le blogue ProposMontréal.

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