LES BLOGUES

L'autre moitié du monde

07/01/2016 02:00 EST | Actualisé 06/01/2017 05:12 EST

Ça fait jaser en ce début d'année, il n'y a aucune femme nommée au festival de BD d'Angoulême, zéro sur trente.

Avec raison, 140 dessinatrices en ont appelé au boycott du Grand prix, appel auquel ont notamment répondu Riad Sattouf, Daniel Clowes, Joann Sfar et Etienne Davodeau.

Dans un premier temps, le festival a réagi, du bout des lèvres et de mauvaise grâce, en y allant d'une déclaration alambiquée en trois Tweets, ici réunis:

«Même si le Festival déplore que sa relation aux auteures puisse être considérée par le prisme réducteur du Grand Prix, il comprend que la dimension symbolique qui s’attache à lui puisse être l’occasion de faire entendre cette préoccupation. En conséquence, le #FIBD va introduire des noms d’auteures dans la liste des sélectionnés au titre du Grand Prix 2016.»

Bon, une fois passé outre la mauvaise foi, on pouvait se dire qu'au moins le tir serait corrigé. Mais, oh! Coup de théâtre, devant les réactions d'auteures insultées d'être ajoutées à la liste en raison de la grogne (on peut les comprendre, qui veut être «la femme de service»?), le festival a finalement annulé la liste et invité les auteurs à voter pour qui ils le veulent.

Tout ceci constitue un cafouillage sans nom. Le festival devrait carrément annuler le Grand prix cette année, présenter de réelles excuses et s'assurer de ne plus JAMAIS présenter une liste 100% masculine. Une bévue initiale d'une telle ampleur [Hello, ici la terre??!! Y a personne qui a vu que ça n'avait pas de bon sens avant de publier la liste??!] mérite une réparation à la hauteur.

Pour ma part, j'ai choisi de voir le verre à moitié plein et de me réjouir (en quelque sorte) qu'une affiche exclusivement masculine ne passe désormais plus la rampe et que ça crée pas mal de houle.

En 2014, quand j'ai dénoncé ce fait à propos du Festival de l'internet d'Alma (FIA), j'ai perdu beaucoup d'amis. Ainsi, devant ces nouveaux faits, je n'ai pu m'empêcher d'esquisser un sourire... amer.

Mais nous sommes en 2016 et le désir de faire en sorte qu'existe et résonne la voix de «l'autre moitié du monde» (comme le dit si bien l'amie Lili Boisvert) semble définitivement dans l'air.

Du côté de la politique, après le cabinet paritaire de Justin Trudeau, voilà que des voix s'élèvent maintenant pour un Sénat paritaire à Ottawa, sans compter que s'en viendrait un remaniement ministériel à Québec dans lequel Philippe Couillard porterait une meilleure attention à la représentativité féminine. Les choses avancent, indéniablement.

À une tout autre échelle, j'ai levé le drapeau en début de semaine aux amis de l'Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ) pour leur signaler que lorsque 100% des juges dans la catégorie «opinion» pour l'édition 2016 des Grands prix du journalisme indépendant sont des hommes, ça pose problème en terme de représentativité.

Je me doute bien que cela ne leur a pas fait plaisir. Et moi, pensez-vous que j'ai aimé ça? Il est bien évident qu'en œuvrant quotidiennement à «mettre dans la pratique» l'égalité théorique, je pile sur des pieds, crée des hostilités. En théorie, tout le monde est pour le changement social. Dans les faits, tout le monde est pour, pourvu que ce soit aux autres de changer...

Je vous avoue que je n'aime pas ce rôle de chienne de garde que je me vois forcée d'adopter, mais je l'estime néanmoins nécessaire. Désormais, en matière d'égalité, c'est contre des résidus coriaces d'anciens réflexes profondément ancrés, inconscients et souvent quasi imperceptibles, qu'il faut lutter.

Il n'y a pas, d'un côté, les gentils égalitaires et, de l'autre, les méchants sexistes. Il y a la persistance d'un sexisme involontaire dans ses formes les plus subtiles, comme le fait de tenir pour acquis que le point de vue masculin et l'expérience masculine sont universels et de tout simplement oublier les femmes, sans même s'en rendre compte.

Eh oui, occulter la vision féminine du monde est une forme de sexisme inconscient très répandue dans notre société, perçue à tort comme parfaitement égalitaire. L'amie Pascale Navarro en a fait maintes et maintes fois fait la démonstration dans ses deux derniers essais.

C'est aussi ce que Marie-Ève Maillé et moi avons voulu démontrer en créant l'initiative Décider entre hommes, projet que Marie-Ève a continué d'alimenter avec brio tout l'automne. Ça, mesdames et messieurs, c'est du poil à gratter, puissance mille.

Tout le monde (ou presque) a crié à l'idée de génie, et que «oh c'est donc bien vrai» et que «let's go les filles» jusqu'à ce qu'un ami chercheur universitaire se rende compte qu'il a accepté de participer à un «All Male Panel» et s'auto-dénonce (Salut Ianik Marcil!) et qu'un des co-animateurs d'une populaire émission de radio réalise qu'il œuvre au sein d'un boys club et s'auto-dénonce à son tour (Salut Olivier Niquet!). Chapeau d'ailleurs à ces gars pour leur sens de l'auto-dérision, ils ne manquent pas d'humour!

Justement (et heureusement), la plupart des gens sont de bonne foi ou sont à tout le moins capables d'un minimum d'autocritique et d'introspection (n'en déplaise aux organisateurs du FIA).

Bravo, donc, à l'équipe des bénévoles de l'AJIQ, qui a réagi promptement et rectifié le tir en annonçant qu'à partir de maintenant siégeront au moins une femme et un homme à titre de jurés par catégorie pour les Grands prix, afin d'assurer une meilleure représentativité et de favoriser la diversité des points de vue.

Bravo, parce que personne n'aime être pris en défaut. On pense tout le temps que le problème est ailleurs, que c'est les autres. Et pourtant...

Dans sa biographie, signée de la magnifique plume de mon amie Brigitte Pilote, l'ex-ministre Monique Jérôme-Forget dit :

«Bien que l'égalité des sexes soit aujourd'hui reconnue dans notre pays, le patriarcat a abîmé l'estime de soi des femmes [...] Gloria Steinem, une activiste et auteure américaine qui a suscité l'admiration des femmes de plusieurs générations, a affirmé qu'une révolution mettait un siècle à s'ancrer dans les mentalités. Ce sera le cas de la révolution féministe.»

Je crois aussi qu'il faudra encore patienter. N'en déplaise aux tenants de la théorie de la complémentarité, l'égalité n'est pas encore atteinte. Alors, so now what? Eh bien, on est en 2016, et je sens que quelque chose se passe, que les consciences s'éveillent. L'année est encore jeune, mais elle présente déjà plusieurs signes encourageants.

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

Le premier cabinet de Justin Trudeau

Abonnez-vous à notre page sur Facebook
Suivez-nous sur Twitter