Marie-Sophie L'Heureux

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Lettre d'une fausse preacher(wo)man à ses concitoyens

Publication: 06/09/2012 17:00

Pourquoi?

Parce qu'une femme est devenue première ministre? Parce que le projet politique du parti donné gagnant ne plaît pas à tous?

Il est indéniable que le Québec, à la lumière des suffrages d'hier soir, est profondément divisé sur son passé, son présent et son avenir. N'empêche...

Le fait d'être un peuple aussi divisé ne justifie pas qu'il y ait eu mort d'homme.

Alors pourquoi? Pourquoi un homme est-il mort après une élection démocratiquement menée (et pour laquelle il y a eu, de surcroît, un taux record de participation depuis 1998)?

Pourquoi?

Cette question, je le sais, joue en boucle dans ma tête, dans votre tête, dans nos têtes. Tristesse, dégoût, surprise, colère et incompréhension devant la folie du geste, devant ce qui semble être le plus pur mépris des principes démocratiques, devant l'issue la plus indésirable qui puisse exister au terme d'une élection. On est tous estomaqués. Et un peu plus réveillés devant l'état du monde dans lequel on vit.

On le constatait avec la Syrie, avec les attentats massifs d'endroits publics aux États-Unis ou en Norvège par des tireurs fous, mais on le voit bien, ça pourrait aussi très bien se passer chez nous, ces choses-là. En fait, cela S'EST passé chez nous. Juste derrière nous, dans une salle comme le Métropolis, après une victoire sans trop d'éclat d'un gouvernement minoritaire. Les gens sombres et malheureux n'aiment pas l'allégresse, aussi minime soit-elle, c'est connu.

À la lumière des quelques images que l'on a vues du suspectetdu baragouinage anti-français qu'il a bafouillé, mon petit doigt me dit que le forcené a quelque antécédent lié à sa santé mentale.

Mais qu'il ait un problème de santé mentale ou non n'est pas vraiment la question, car un geste pareil, peu importe la nature de l'individu, est d'une agressivité lâche et grave. Un geste qui est et demeurera à jamais inadmissible, qu'il soit commis ici ou ailleurs, qu'il tue une, des dizaines ou des milliers de personnes. Une agressivité qui n'a rien à voir avec le système de santé, la désinstitutionnalisation ou les qualités des soins en santé mentale.Alors, passons sur le débat à savoir si cet homme est malade et si oui, pourquoi il ne se trouve pas enfermé dans une institution de santé.

Je dirigerai mon regard plutôt vers une observation sur cette agressivité qui nous entoure. Cette agressivité qui, on dirait, est devenue ontologiquement liée au fait de vivre en Occident, dans un monde marqué par le « progrès », l'hypercapitalisme, le stress, l'individualisme et l'immense repli sur soi. Ne sommes-nous pas plus malades non point parce que la qualité ou l'accessibilité des soins sont en jeux, mais parce que les besoins sont devenus si grands, plus grands que nous-mêmes, et que les exigences de ces besoins nous dépassent tant qu'il est devenu impossible d'y répondre?

Que s'il y a autant de gens « désaxés », dépressifs, psychotiques ou malades, n'est-ce pas plus imputable à une suite logique (fort illogique!) prenant sa source dans la constitution graduelle de nos sociétés, lesquelles en sont arrivées à valoriser à outrance ce qu'elles appellent le progrès « ique » (économique, logistique, technologique...) ?

Je crois que si l'état de notre santé mentale collective est si fragile, c'est que, tel un loup prêt à bondir de l'ombre pour nous réduire à néant, la solitude et l'isolement sont là, en arrière-scène, et battent constamment la mesure de nos vies. L'ensemble des médias sociaux en est d'ailleurs un témoin puissant...

Et si cette profonde division électorale d'hier soir était malgré tout devenue une immense opportunité de rassemblement social et de solidarité? Si toute la raison d'être d'une élection - la lutte - se terminait, bien que tristement, sur une note éminemment rassembleuse?

Il y a eu mort d'homme au terme de l'élection d'hier. C'est inacceptable. Mais que cela nous serve à être plus présents aux autres, plus solidaires, plus unis et moins centrés sur nous-mêmes. Soyons un vrai village de quelques millions de personnes et aidons-nous. Et si aider nous est devenu trop difficile, travaillons au moins sur notre tolérance et combattons notre propre agressivité. Sur nos routes, à la caisse de l'épicerie, à la station d'essence, sur Internet, au téléphone, avec nos proches et avec ceux qu'on connaît moins (et envers qui on choisit souvent le statu quo de l'indifférence).

Ne soyons pas indifférents. C'est le seul véritable progrès qui vaille.

Face à la fatalité et la laideur de cette fin de soirée, je ne peux qu'espérer -- non, croire -- que la lumière et l'espoir de se tenir « ensemble » rejailliront sur le Québec que nous sommes devenus vers minuit moins cinq.

Je ne crois pas en Dieu, je ne crois pas à Allah ou Krishna, mais je crois que les Québécois, anglophones, francophones et allophones, ont un devoir ce matin pour ne pas se laisser engloutir par le contexte toxique de cette époque devenue si désagréablement performante, si malade : sourire. Et tendre la main plutôt que de donner des claques.

Parce que, vous le savez, on est tous pareils au fond (je ne peux vraiment pas croire que je suis en train de dire une chose aussi mièvre qu'évidente, mais comme c'est la base...). On a tous besoin de nous, de vous, de soi et d'eux autres là-bas. Et plus il y a de ressources sur qui s'appuyer, mieux on survit, individuellement et socialement. Agir de la sorte nous épargnera peut-être le geste déraisonné d'un autre tireur fou dans quelques années, car on vivra peut-être tous plus heureux.

Ne serait-ce pas là, en 2012, la définition véritable du progrès?

 
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