Marie-Claude Ducas

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Quelle gauche? Celle de la compassion, ou du «au plus fort la poche»?

Publication: 17/11/2012 11:25

Ces jours-ci, on remet à l'avant-plan les attentes indues auxquelles sont exposé(e)s les patients (et en l'occurence les patientes) atteint(e)s de certains cancers, pour des traitements, et même certains examens cruciaux. Ça continue d'ailleurs dans The Gazette, qui a attaché le grelot. Et il y a des questions qui, il me semble, deviennent de plus en plus difficiles à éviter.

Des questions comme : la cause des patients cancéreux serait-elle mieux servie s'ils pouvaient (de même que leurs proches) s'organiser pour descendre dans la rue avec des pancartes, déranger le plus de monde possible et perturber le fonctionnement de la ville ? S'ils avaient des porte-parole télégéniques, capables de « faire » de multiples apparitions aux infos, et à à peu près toutes les émissions d'affaires publiques, et de devenir les enfants chéris de l'élite intellectuelle, médiatique et communicationnelle ? S'ils avaient dans leurs rangs davantage de gens disposant du temps, des moyens et de la capacité de concevoir de petits vidéos, d'imaginer des slogans rigolos, des parodies de films et de chansons, des photos drôles, des détournements de proverbes ou d'expressions connues, qui se «retwittent» en masse et récoltent quantité de « like » sur Facebook ? De s' "indigner" à longueur de journée sur ces mêmes médias sociaux, à grands renforts de formules « punchées »?

Des questions comme : alors que, on le sait tous, l'argent manque (et attendons juste voir, le budget de la semaine prochaine), en vertu de quoi décidera-t-on des priorités à l'avenir? Est-ce que ce sera désormais en favorisant ceux qui seront arrivés à faire le plus de bruit, à « tirer à eux la couverte» de l'attention, médiatique et autre ? Pourquoi l'université, et pas l'école primaire ? Et même, pour commencer, la petite enfance ? Alors que, on le sait de plus en plus, c'est là qu'il est crucial d'intervenir pour prévenir le décrochage... et bien d'autres problèmes sociaux ? Pourquoi pas pour davantage de ressources pour aider les parents d'enfants handicapés ? Plus d'aide pour les enfants autistes, et leurs parents ? Plus de professionnels (orthophonistes, éducateurs spécialisés, etc.) pour les enfants en difficultés d'apprentissage ? Pourquoi pas les soins palliatifs, les ressources permettant aux gens de mourir paisiblement et dans la dignité ? On pourrait continuer longtemps...

Voici un élément de réponse. Il ne plaira peut-être pas à tout le monde, mais... Ces autres «causes» (on va les appeler comme ça) concerne des gens qui n'ont pas le même temps, ni les même ressources, pour monopoliser autant l'attention. Pour faire parler d'eux en instaurant des mouvements « de rue » et en y participant, en s'arrangeant pour faire du bruit dans les médias y compris les médias sociaux... Parce qu'ils sont trop pris, justement, avec leurs problèmes. Quelqu'un qui a une job (avec pas forcément des horaires souples ou un patron cool et compréhensif...), des obligations financières et un enfant avec un handicap, ou des difficultés d'apprentissage, n'ira pas manifester dans la rue plusieurs jours en ligne, et ne passera pas son temps à multiplier les interventions sur Facebook. Pas plus que celui ou celle dont le conjoint est atteint d'un cancer, et qui se débat dans les méandres du système de santé. Ce qui ne veut pas dire que ces gens sont 'individualistes' ou manquent de sens civique (ou «d'esprit citoyen», comme on dit maintenant).

Et je pose une autre question qui ne plaira sans doute pas davantage: au nom de de quelle «gauche» les adeptes du « carré rouge » en sont-ils venus à tout cristalliser autour d'un refus absolu d'augmentation des frais universitaires, au détriment de tout le reste ? Où est la compassion, où est le réel souci de justice sociale ? Avec un peu de recul, cela ressemble davantage à un exercice de « au plus fort la poche ». Il y a une « gang » qui a gagné, bravo. Mais qu'on ne vienne pas en plus se draper dans de beaux discours altruistes.

Je vais citer ici ce qu'un de mes contacts avait publié sur Facebook au printemps dernier, au plus fort de la crise étudiante: « Je pense que le gel des frais de scolarités n'est pas une option. Qu'un moratoire serait une autre procrastination, synonyme d'incurie. Je pense que les étudiants forts d'une caution populaire, d'un succès d'estime, de la pression de leurs propres troupes et d'un louvoiement collectif ont fini par croire qu'ils peuvent renverser la vapeur totalement, et infléchir la décision gouvernementale. (...) Avec un rapport de force entaché par la complaisance collective, où peu de personnes de la société civile n'osent parler du fond, s'attardant sur la sémantique de l'un, la blague de l'autre ou la bavure policière. Je pense qu'à force de nostalgisme soixante-huitard et de refus d'établir clairement un principe de juste financement de l'école par les étudiants, nous avons créé un monstre. Je nous souhaite plus de courage devant les défis publics qui nous attendent. » Aujourd'hui, on continue dans la procrastination...

Je termine avec une autre idée qui ne plaira pas. On a vu bien des pseudo-révolutionnaires évoquer « Le confort et l'indifférence », en référence avec le film de 1982 conçu et réalisé par Denys Arcand. Sous-entendu : nous, qui manifestons, nous sommes les « vrais », ceux qui veulent travailler pour une société meilleure. Alors que les autres sont englués dans leur confort, avec leur (un ou deux) char(s), leur hypothèque, leur bungalow de banlieue... et indifférents aux grands idéaux collectifs. Et je pose la question : est-ce que ça se pourrait que, depuis 30 ans, la cartographie du « confort et de l'indifférence » ait changé ? Que le « confort » soit devenu, aussi, celui de certains qui se confortent avec l'idée qu'ils sont altruistes et « de gauche », tout en défendant, au fond, leurs privilèges (travail intéressant et payant, parfois syndiqué et protégé, fond de pension, éducation supérieure et à peu de frais, etc.) ? Et tout en se montrant, au bout du compte, plutôt indifférents au sort de ceux qui ne sont pas «des leurs»?

Autrement dit: alors que les banlieusards étaient ceux qui, auparavant, incarnaient « le confort et l'indifférence, » aujourd'hui, c'est peut-être, au moins autant, les fameux « bobos » (bourgeois-bohèmes) ?

 

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