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Un génocidaire rwandais sur le banc des accusés: la France face à ses responsabilités?

19/02/2014 12:42 EST | Actualisé 20/04/2014 05:12 EDT

20 ans après la tragédie, la France va-t-elle enfin faire face à son rôle dans le génocide rwandais?

Il y a presque deux semaines s'ouvrait à Paris le procès de Pascal Simbikangwa, un Rwandais poursuivi pour complicité de génocide et crimes contre l'humanité. Capitaine de la gendarmerie rwandaise jusqu'à un accident de la route en 1986, Simbikangwa est suspecté d'avoir fait partie de l'«akazu», le cercle du pouvoir hutu qui a planifié l'extermination de près d'un million de Tutsi et Hutu modérés. Bien qu'il minimise son rôle, des preuves ont été amassées contre lui et les témoins sont multiples. À la veille du génocide, Simbikangwa était directeur du Service central de renseignement rwandais et a supposément encouragé et armé les milices qui filtraient les Tutsis aux barrages routiers, facilitant ainsi le massacre.

Simbikangwa n'est pas le premier génocidaire à faire face à la justice, mais ce procès est historique, car qu'il se déroule en France, pays longtemps accusé d'avoir servi de havre de paix aux génocidaires. Avant son arrestation, Simbikangwa avait trouvé refuge dans le département de Mayotte (région d'outre-mer). Il n'est pas le seul. Vingt-sept génocidaires auraient refait leur vie sur le sol français, exerçants parfois les métiers de médecin ou pasteur.

Pourquoi ce lourd silence?

En fait, c'est aussi la classe politique française de l'époque qui risque de se trouver sur le banc des accusés, car ce procès permettra d'en savoir plus sur l'organisation du génocide et donc peut-être sur la nature des relations peu claires entre Paris et Kigali. En effet, le gouvernement français alors mené par François Mitterrand était l'un allié principal du pouvoir génocidaire.

En octobre 1990, lorsque le mouvement rebelle du Front patriotique rwandais (FPR) attaque les Forces armées rwandaises (FAR), la France décide de venir en aide à Kigali qu'elle considère comme « victime d'une agression extérieure ». C'est omettre de dire que le FPR est principalement composé de Tutsi exilés en Ouganda que le gouvernement hutu ne voulait par voir revenir. Paris a donc assisté financièrement et militairement un régime autoritaire qui maintenait des politiques mono-ethniques et planifiait un génocide.

Suite à l'assassinat du président rwandais Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994, le génocide est déclenché. Au lieu de venir en aide aux Tutsi, la France reconnaît le gouvernement intérimaire hutu qui organise les massacres et favorise l'évacuation de l'entourage d'Habyarimana et autres notables rwandais, dont certains sont d'ailleurs reçus à l'Élysée peu de temps après. Fin juin, lorsque la France déploie finalement une opération humanitaire « Turquoise » afin de protéger les Tutsi, les soldats n'arrêtent pas les présumés auteurs du génocide et le désarmement des milices n'est pas systématique. Beaucoup s'échappent au Congo voisin (ex-Zaïre).

L'absence de volonté politique de traduire les responsables en justice, d'ailleurs condamnée par la Cour Européenne de Droits de l'Homme en 2004, est donc due à la peur d'un déballage du rôle de la France. Le génocide a été commis par les Rwandais, mais en tant qu'allié principal, l'Élysée aurait pu agir fermement pour prévenir le génocide. Mais comme le reste de la communauté internationale, la France a feint de ne pas savoir et doit donc admettre qu'elle partage une part de responsabilité.

Le procès de Simbikangwa est un pas important dans la reconnaissance des victimes ainsi que pour les militants des droits de l'homme qui se battent depuis des années pour que justice soit faite. Pourtant le chemin est encore long. Malgré la demande de plusieurs victimes et associations, Alain Ngirinshut, rescapé du génocide et vice-président de l'association Ibuka, indiquait récemment que la mairie de Paris leur avait « signifié le refus d'ériger un lieu de mémoire ». Vingt ans après les massacres, le devoir de mémoire semble encore difficile à mener.

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