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Aung San Suu Kyi, un symbole d'espoir démocratique failli à son devoir

Souvent qualifiés d'une des minorités ethniques les plus persécutées au monde, les Rohingyas sont persécutés depuis des décennies en Birmanie, un pays à 90% bouddhiste.

11/09/2017 13:30 EDT | Actualisé 12/09/2017 09:03 EDT
Soe Zeya Tun / Reuters
Si le gouvernement birman refuse d'agir, le Canada doit revoir ses relations bilatérales avec la Birmanie, une grande partie des sanctions ayant été levées en 2012.

En 2012, le ministre canadien des Affaires étrangères a remis la citoyenneté canadienne d'honneur à la dissidente politique birmane Aung San Suu Kyi. Cette lauréate du prix Nobel de la paix était alors un symbole de la résistance pacifique et de la démocratie.

Cette image s'est bien assombrie aujourd'hui. Désormais chef du gouvernement birman, Madame Suu Kyi ne semble pas vouloir défendre la minorité musulmane Rohingyas du pays qui fait en ce moment face à de graves violations des droits de l'homme.

La crise actuelle dans l'état de Rakhine a été déclenchée le 25 août par l'attaque armée de postes de police par environs 150 militants de l'Armée du Salut des Rohingyas de l'Arakan (ARSA). L'intervention de l'armée birmane aidée par des milices bouddhistes a mené à une escalade de la violence. Cet état déjà sous tensions est encore fortement contrôlé par des nationalistes plutôt que par le parti d'Aung San Suu Kyi.

Malgré que les images et les témoignages des Rohingyas fuyant les exactions de l'armée birmane et des milices bouddhistes, Madame Aung Suu Kyi a accusé les «terroristes» de diffuser de la désinformation. D'après l'ONU pourtant, plus de 270 000 personnes, majoritairement des Rohingyas, ont traversé la frontière pour se réfugier au Bangladesh voisin, dont les capacités sont saturées. Il y a une semaine 400 personnes au moins étaient décédées, mais ce nombre doit être plus élevé aujourd'hui.

Bien que toute forme de violence doive être condamnée, l'attaque de postes de police par ARSA ne devrait pas nous surprendre. Le rapport d'une commission internationale dirigée par l'ancien secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, avait d'ailleurs appelé la Birmanie à donner plus de droits aux Rohingyas, sans quoi ceux-ci risquaient « de se radicaliser ».

Souvent qualifiés d'une des minorités ethniques les plus persécutées au monde, les Rohingyas sont persécutés depuis des décennies en Birmanie, un pays à 90% bouddhiste.

Mais c'est surtout le traitement des Rohingyas en Birmanie qui nous alertait depuis des années. Souvent qualifiés d'une des minorités ethniques les plus persécutées au monde, les Rohingyas sont persécutés depuis des décennies en Birmanie, un pays à 90% bouddhiste. Depuis 1982, ils sont privés de la nationalité birmane et n'ont donc pas accès aux écoles, aux hôpitaux et n'ont pas le droit de vote. Le terme « Rohingya » est d'ailleurs tabou dans le pays ou on les perçoit comme des « bengalis », des immigrants illégaux du Bangladesh, bien qu'ils résident en Birmanie depuis la colonisation britannique.

L'armée birmane, à la tête d'un régime autoritaire pendant cinq décennies, a souvent commis des meurtres, des tortures et des agressions sexuelles envers cette minorité ethnique. La situation a empiré depuis l'ouverture démocratique du pays. En 2012, des violences entre musulmans et bouddhistes avaient déjà poussé 100 000 Rohingya dans les pays voisins ou dans des camps de déplacés. On a clairement observé la montée de discours antimusulmans et d'un nationalisme ethno-religieux de la part de mouvement bouddhiste ultranationaliste. La période de transition dans laquelle le pays se trouve semble avoir réveillé des sentiments de peur chez beaucoup de citoyens birmans, sentiments et ressentiments exploités par des ultranationalistes, en particulier dans le Rakhine.

Un mouvement extrémiste mené par Ashin Wirathu a alimenté les tensions entre musulmans et bouddhistes et appelé à la violence contre des Rohingyas. Wirathu était déjà à la tête du mouvement 969 qui propageait des discours islamophobes, considérant les Rohingyas comme menace au bouddhisme, à l'« identité » et à la « race » birmane. Interdit en 2013 par le Conseil de Soutien de la Sangha (non pas pour ses propos, mais pour une utilisation non autorisée de symboles bouddhistes), le mouvement s'est restructuré et a pris le nom de MaBaTha. Dissout en mai dernier, le mouvement se nomme désormais Fondation philanthropique Bouddha Dhamma et trouve du soutien parmi les moines et les sœurs bouddhistes ainsi que parmi la population des régions rurales grâce à ses discours alarmistes et aux services de base qu'il fournit.

Les rebelles veulent faire valoir les droits fondamentaux des Rohingya, mais la situation pourrait prendre une autre tournure. Bien que les insurgés ne semblent pas liés à des réseaux djihadistes transnationaux tels qu'Al Qaïda, la menace doit tout de même être prise au sérieux. Un responsable d'Al-Qaïda au Yémen a appelé les musulmans à soutenir leurs « frères rohingyas » contre les « ennemis de Dieu ». Nous avons déjà observé des militants djihadistes se joindre des conflits lointains (dans les années 1990, la Bosnie a par exemple attiré des djihadistes d'Afghanistan).

L'ONU a plusieurs fois condamné les crimes contre l'humanité envers les Rohingyas. Mais le gouvernement s'obstine à nier les faits. En mars dernier, la dirigeante birmane a refusé la venue d'une délégation de l'ONU qui devait mener une enquête sur les exactions commises par l'armée. La semaine dernière, Human Rights Watch a publié des photos satellites révélant des villages rohingyas détruits par le feu. En réponse, le gouvernement a accusé l'ARSA d'avoir eux-mêmes incendié ces villages. Les propos d'Aung San Suu Kyi comme quoi les violences commises contre les Rohingyas seraient de la « fausse information » suivent donc cette ligne de conduite.

Que peut faire le Canada? Le premier ministre Trudeau a exprimé sur Twitter son inquiétude face « l'afflux de réfugiés du Myanmar et des sévices allégués visant les Rohingyas » et demandé que les civils soient protégés. Ces propos sont bien faibles face à l'ampleur de la crise humanitaire. Mme Suu Kyi étant une citoyenne d'honneur du Canada, M. Trudeau devrait engager des discussions sérieuses avec la dirigeante birmane et rappeler au gouvernement birman sa responsabilité de protéger les Rohingyas. C'est en particulier sur les ministères de la Défense et de l'Intérieur qu'il faut faire pression vu qu'ils sont encore aux mains de la puissante armée.

Si le gouvernement birman refuse d'agir, le Canada doit revoir ses relations bilatérales avec la Birmanie, une grande partie des sanctions ayant été levées en 2012.

Si le gouvernement birman refuse d'agir, le Canada doit revoir ses relations bilatérales avec la Birmanie, une grande partie des sanctions ayant été levées en 2012. De plus, il doit pousser le Conseil de Sécurité de l'ONU et l'Association des Nations de l'Asie du Sud-Est (ANASE) à des actions bien plus concrètes telles que des sanctions ou des embargos. Les membres de l'ANASE sont trop longtemps restés silencieux à cause de leurs intérêts économiques. On apprenait la semaine dernière que le gouvernement birman veut pousser la Chine et la Russie à empêcher toute condamnation de la violence par le Conseil de Sécurité de l'ONU. Ceci est clairement un aveu de son hypocrisie.

Pour le Canada, la moindre des choses serait aussi un geste symbolique: la révocation de la citoyenneté d'honneur d'Aung San Suu Kyi pour son indifférence face au calvaire des Rohingyas.

Il est urgent pour le gouvernement birman de donner des droits fondamentaux aux Rohingyas. Si la Birmanie veut réussir sa transition démocratique, elle n'a pas le choix.

Comme prix Nobel de la paix, Desmond Tutu a rappelé à Aung San Suu Kyi : « Si le prix politique à payer pour occuper la plus haute fonction dans votre pays est le silence, alors c'est un prix trop élevé ». Le long combat de la dissidente pour la démocratie et la liberté d'expression en Birmanie n'a aucun sens si elle ne prend pas enfin ses responsabilités face aux crimes contre les Rohingyas.