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Une journée ordinaire dans la vie d'une autiste asperger

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Même si ce billet est présenté sur un ton humoristique, la vie avec le spectre autistique n'est pas rigolote en elle-même. Il ne faut pas perdre de vue que l'autisme ainsi que ses manifestations sont présents à toutes les secondes de la vie de l'individu, de sa petite enfance jusqu'à la fin de sa vie adulte.

Le recul et le long travail d'acceptation réalisé sur moi-même me font voir les choses d'une manière parfois plus amusante et amusée que par le passé. Mais il est important de réaliser que si certains des éléments de la journée d'une autiste, présentée ci-dessous, peuvent ressembler à ceux de tout un chacun, dans l'autisme, le facteur intensité est ce qui se démarque davantage. Intensité dans l'anxiété omniprésente vécue à chaque instant. Intensité dans les effets obsédants et paralysants des obstacles en apparence anodins à affronter. Et surtout, intensité émotionnelle et sensorielle très grande qui nous habite incessamment.

Alors voici une petite incursion dans le quotidien d'une adulte autiste autonome, à ne pas prendre pour autant à la légère.

Journée ordinaire dans la vie d'une autiste asperger (aspie)

6 h 00 : Lever, douche... Mettre les vêtements soigneusement sélectionnés la veille. Pour que tout concorde ensemble, je dois analyser au calme et à l'avance. Si j'agence mal mon habillement, je serai stressée toute la journée : Trop voyant? Trop de bijoux (j'aime le bling-bling)? Est-ce que j'envoie le mauvais message social? Je sais, par expérience, que je ne porte à peu près jamais la bonne chose au bon moment. J'opte presque sans déroger pour le noir, c'est plus passe-partout.

7 h 42 : Pas fini encore. Pourquoi diable est-ce si long? Coiffure et maquillage maladroits, habillage long et désarticulé... Je m'éparpille, j'oublie presque l'antisudorifique ou le reste... je sens que je vais arriver au bureau avec un seul verre de contact.

8 h 30 : Début de la journée de travail. Me rappeler : ne pas oublier de saluer mes collègues quand je les croise. Le visage impassible et le silence en les fixant en attendant qu'ils me saluent, j'ai essayé, ce n'est pas très efficace. Penser à sourire, à être amicale, enfermer ma voix monotone dans le classeur, regarder dans les yeux, assez, pas trop.

8 h 35 : Vérifier mon calendrier Outlook pour les priorités de la journée. Ajouter une tâche que ma patronne me donne au pied levé. Zut de zut, elle est urgente, ça chamboule mon planning. Je n'aime pas trop ça. Remettre ma liste en ordre. Il m'est littéralement impossible de travailler en faisant l'étape 4 puis la 1, en vrac, en puisant dans le lot. Tout doit être listé et fait dans la même séquence. Sinon, je dois réajuster la liste afin de ne pas devenir confuse. Heureusement que tout est informatisé, je n'ai qu'à déplacer prestement d'un clic de souris vif et rien à réécrire.

10 h 27 : Passer devant le bureau de ma patronne. Elle me demande d'envoyer un courriel à la directrice adjointe. Vite, je zappe mon envie pressante d'aller aux toilettes et je retourne dans mon bureau. Prendre une note sur ce qu'elle vient de me dire, pour ne pas oublier les directives. Choisir dans quel ordre de priorité je mets ma liste. Remettre la liste à jour, encore. Me faire un plan, au moins mentalement, de l'ordre des actes à poser pour bien effectuer ma tâche. L'impro n'est souvent pas ma meilleure amie.

11 h 11 : L'heure du dîner approche. Stress à l'avance et papillons au ventre. Dilemme : manger avec les collègues et angoisser ou manger à mon bureau toute seule, passer pour une sauvage, puis angoisser tout autant? Les deux options ne me plaisent pas.

12 h 00 : Choix final : manger avec les autres. Ne pas oublier de m'intégrer correctement à la conversation et la maintenir, comme appris ici et là, par coups d'essai et erreurs. Surtout d'erreurs. Ne pas interrompre, regarder mes interlocutrices tout en maintenant une voix amicale, user d'un ton nuancé. Les sujets féminins proposés ne m'intéressent pas beaucoup. À quoi servent bien ces conversations? Ça y est, j'ai tout avalé en 8 minutes et je n'ai rien goûté. Il y a eu des silences et des malaises après quelques-unes de mes interventions... Pourquoi encore? Je n'arrive pas à saisir ce qui est si différent chez moi, malgré tous mes efforts de camouflage.

13 h 30 : Grosse fatigue, envie de dormir sur mon bureau. J'ai trop donné au dîner. Le social, c'est plus de travail que mes dossiers. Je décompresse. L'ordinateur est plus rassurant que les contacts sociaux. En plus, je me demande encore pourquoi il y a eu ces malaises durant le dîner, alors que j'essayais de parler de moi, comme toutes les autres. Je me sens diablement mal à l'aise. J'angoisse juste un peu plus...

13 h 37 : Ma collègue me fait une blague. Enfin, c'est ce qu'elle pense. Moi, je me demande si je dois rire ou l'insulter. Sa taquinerie ne me plait pas... veut-elle dire que je suis stupide? Percevoir les intentions des autres, ce n'est pas dans mes cordes autistiques. En tout cas, ne sachant pas quelle tête faire, je décide de n'en faire aucune. Cette impassibilité doit la déranger, car je crois percevoir un malaise soudain que je n'arrive pas à analyser. Un malaise de plus sur la pile.

15 h 00 : Négociation active avec moi-même : faire les commissions prévues en fin de journée ou procrastiner encore jusqu'au lendemain? Il y a des choses qui ne peuvent plus attendre, je vais rater les spéciaux de la semaine! Et pire, je suis encore obsédée par l'humour de ma collègue qui diffère trop du mien. Mais qu'est-ce que j'aurais bien pu répliquer? Mon hamster intérieur commence à tirer la langue en haletant comme un joggeur peu expérimenté. Ma batterie interne se vide de plus en plus. Mes forces me quittent.

16 h 30 : Heure du départ du bureau. Stress et panique : je ne trouve pas mon trousseau de clés dans mon sac à main! Je ne sais pas pourquoi je panique immanquablement aussitôt qu'une chose n'est pas exactement à sa place prédestinée. Pourtant, je n'ai rien perdu depuis 1979.

16 h 45 : Épicerie. Avant de quitter la voiture, réviser mentalement les étapes, comme une athlète olympique avant la compétition. Ordre des commissions, allée par allée, faire une séquence logique. Dans les allées, c'est difficile. J'entends les murmures juxtaposés des conversations dans au moins 4 allées. La chanson de Céline Dion est trop forte, mon chariot grince, il y a trop de monde qui bouge dans tous les sens. J'arrive à la caisse épuisée et déstabilisée. Je sais que j'ai l'air pataude en mettant mes articles sur le convoyeur et j'en échappe presque la moitié. La caissière me sourit et me dit bonjour. Code social requis : répondre et prendre le contact visuel. Attention : arrêter de la fixer pendant tout le long du poinçonnement des articles, car elle me regarde par petites bribes d'un air interrogateur. Ne pas oublier de revérifier par deux fois si ma carte de débit est bien retournée à sa place attitrée dans mon porte-monnaie. Si elle n'est pas là la prochaine fois, je serai en panique.

17 h 13 : Plein d'essence. Renégociation encore avec moi-même pour savoir si je suis capable d'attendre jusqu'à demain pour remplir le réservoir. Impossible. Je choisis donc le libre-service le moins achalandé sur ma route. C'est moins de stimuli. J'aime le libre-service, pas besoin de me demander si je dois parler au pompiste, lui dire quoi et comment. Parler météo ou fait divers. Ou d'avoir à remettre maladroitement un pourboire sans savoir si c'est correct, combien et comment. Pendant le plein, je révise les étapes à réussir en transigeant avec ma peur de tomber sur la pompe défectueuse, que le gaz déborde, que je prenne en feu, que j'aie mis du diesel par distraction dans mon réservoir. Le gars de la pompe voisine raccroche sa pompe trop fort et je sursaute en vocalisant un petit cri stupéfait.

17 h 23 : Quitter la station, après avoir revérifié par deux fois si ma carte de débit est bien revenue dans mon porte-monnaie, encore. Réviser la procédure pour le chemin du retour : prendre le boulevard, traverser le terre-plein tout de suite à gauche, prendre la bonne entrée pour l'autoroute. Un conducteur qui ne regarde pas où va sa voiture manque de m'accrocher près des pompes. Je suis surprise et déstabilisée. Je le surveille, je doute de ses intentions, je prends le boulevard un peu abasourdie. Trop d'imprévus en même temps. Me voilà anxieuse jusqu'à mes pauvres os. Pourquoi mes journées sont-elles si complexes?

17 h 38 : Enfin, arrivée à la maison. Refermer la porte de la maison derrière moi. Oufff... M'enfermer, redevenir silencieuse, autiste et dans mon monde familier! Sonder la porte, par quatre ou cinq fois, pour être rassurée qu'elle soit bien verrouillée et que ma bulle redevienne hermétiquement fermée à toute intrusion.

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