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Ce que j'aurais apprécié de mes proches lorsque j'étais jeune...

29/11/2016 08:09 EST | Actualisé 29/11/2016 08:09 EST

Après l'obtention de mon diagnostic d'autisme en 2012, suite à l'euphorie majeure qui accompagne toute information sensible et hautement attendue, j'ai côtoyé une vague de souvenirs ténébreux. Comme si je m'étais métamorphosée, du jour au lendemain, en porte-épingles rembourré et que chaque événement remémoré devenait un long fleuret enfoncé dans le gousset soyeux de ma peau tendre.

À l'époque où j'étais enfant, on ignorait presque tout de l'autisme, alors on ne pouvait décemment le déceler chez moi. Pour mes proches, j'étais un mini-être bizarre, «un petit bonhomme vert», une martienne égarée tombée de son vaisseau. Si mes jeux répétitifs étaient incompris, mon mutisme bousculé et mon apathie reprochée, les connaissances scientifiques ne pouvaient pas vraiment apporter une réponse salvatrice qui aurait pu m'épargner bien des meurtrissures.

Souvent, les parents d'enfants autistes me posent de légitimes questions pour s'enquérir de conseils sur la manière dont j'aurais aimé être traitée et respectée dans ma différence quand j'étais une gamine. En voici quelques-uns, tirés du plus profond de mon âme, si je revenais en arrière et verbalisais à mes proches mes besoins de petite fille différente.

Ne me force pas à me normaliser quand c'est inutile

Mes besoins et mes désirs ne sont pas toujours en adéquation avec les modes et les attraits qui font la joie des autres enfants de mon groupe d'âge et de mon genre. Je préfère les jouets de garçons, voitures métallisées et bateaux flottants, aux poupées rose bonbon dont on me gave à chaque anniversaire ou qu'on encastre dans du papier à motifs de traîneaux et de bonshommes de neige sous un sapin bigarré. J'aimerais vraiment avoir cette piste de course et non la dernière maison tout équipée de Barbie. Je veux le garage Fisher Price avec l'ascenseur qui escalade deux mini-étages grâce à une manivelle rouge. La faire tourner durant des heures, entendre le cliquetis ineffaçable de la clochette, c'est ce dont j'ai réellement envie. Ce qui plaît « à tous les enfants » ne m'attire pas systématiquement. Je regorge souvent de champs d'intérêt hors norme et on peut difficilement me contraindre à aimer ce qui est « hot ».

Ne me force pas à aller dans des endroits bruyants et éclatants parce que tous les enfants adorent ce qui brille et les émerveille. Ou parce que tu veux que j'aie une enfance « normale ». Moi, je suis trop agressée parfois et faire comme les autres n'est pas dans mes priorités. Je ne veux plus aller à l'exposition agricole annuelle, parce que les manèges m'inquiètent, que trois mille bruits se concurrencent, parce que la foule me bouscule sans cesse dans un entassement empressé dont je ne saisis pas l'essence ou le but. Parce que le seul endroit où je me sens bien, c'est lorsque nous visitons, un peu à l'écart, les maisons modèles exposées, presque vides, loin des autos tamponneuses surexcitées, des cris effarouchés et des stands de tir bruyants.

Par contre, si tu vois que j'en meurs d'envie, certaines choses peuvent aussi m'attirer malgré tout, laisse-moi alors aller. Observe-moi. Je suis souvent emmurée entre mes surcharges sensorielles et des non-dits et je suis la mieux placée pour situer où se barricade ma limite et quand le gobelet déborde et dégouline. Ma batterie interne peut se décharger rapidement à tout moment. Apprends, s'il te plaît, à me lire dans mes limites et dans mes capacités, au-delà des normes et des pronostics.

Guide-moi dans les petites choses de la vie

Apprends-moi à me débrouiller pour les petites choses apparemment simples du quotidien. Ne me mets pas directement à la rue, avec quelques pièces d'argent de poche en me disant d'aller seule m'acheter des bonbons à mon goût au dépanneur au coin de la rue. Ne pense pas que je vais « apprendre sur le tas », comme tous les autres. Je suis Daniel qu'on jette dans la fosse aux lions. Montre-moi, pas à pas, à plusieurs reprises et de manière concrète, comment me comporter avec les autres, avec politesse. Enseigne-moi comment me défendre verbalement tout en respectant certaines normes auxquelles m'agripper un peu, comment choisir mes batailles, quand battre en retraite parce que ça ne vaut pas la peine de perdre le quart d'un doigt ou sa réputation.

Sois patient, car parfois, avec moi, c'est juste un peu plus long à démarrer, mais dès que le moteur est enfin réchauffé, je peux reprendre de la vitesse et rattraper mon retard dans certains cas.

Explique-moi comment faire un gâteau au lieu de t'attarder sur ma maladresse à casser un œuf, parce que je n'ai pas la motricité adéquate pour réussir du 12e ou même du 13e coup. Sois patient, car parfois, avec moi, c'est juste un peu plus long à démarrer, mais dès que le moteur est enfin réchauffé, je peux reprendre de la vitesse et rattraper mon retard dans certains cas.

Laisse-moi ma solitude

Ne me reproche pas mon manque d'amis, le peu de sorties que je fais, ma tendance à me cloîtrer dans ma chambre comme un moine bouddhiste en retraite fermée. Après ma journée à l'école, avec tant de contacts auprès des enfants qui me sont aussi étrangers que des ours polaires qui rencontreraient des poissons tropicaux, après les récréations mortellement violentes sensoriellement, j'ai besoin de mon espace silencieux. Si je préfère me réfugier dans mes livres, souvent les mêmes titres, me recentrer sur une unique chanson revisitée quinze fois en ligne, ou ne sembler rien faire d'utile, je ne suis pas inactive. J'ai besoin de ces moments calmes, vides en apparence, pour me réguler et faire un bon « reset » à mon système qui est surchargé.

Conseille-moi pour mon avenir

S'il te plaît, ne me dis pas que je ne peux rien faire dans la vie, car certains réflexes innés chez les non-autistes sont absents chez moi. Mise sur mes nombreuses forces. Je risque de faire des choix malhabiles, puisque mes intérêts particuliers pour certaines thématiques peu pratiques peuvent ne pas être de bons choix de carrière selon mes particularités. Ne me laisse pas étudier en cinéma, en te gaussant vautré dans tes divans moelleux, à te moquer de mes rêves sans cesse, puis me laisser m'endetter en prêts et bourses durant des années pour une carrière dont je n'ai de toute évidence ni la maturité sociale ni la force de caractère pour me créer des contacts et percer. Aide-moi à cibler mes forces, mes talents et à trouver un équilibre sain entre mes passions dévorantes et les débouchés professionnels qui me donneront mon autonomie. Apprends-moi à faire la part des choses pour mon bien.

Cherche à me comprendre, comme je suis

Ma manière d'être, de comprendre le monde environnant, de m'exprimer est alternative. Parfois, il est impossible de l'interpréter de manière conventionnelle. Si je suis brusque et que je m'obstine à l'infini parce que le Petit Robert ou l'encyclopédie Universalis me donne raison sur les dates de la guerre de 100 ans, je ne suis pas arrogante et je ne tente pas de gagner la partie. Ne me répète pas d'un air fâché : « prends le morceau et va le manger sur le piquet ». De toute manière, les expressions étranges, je ne les saisis pas, je vois juste un oiseau qui prend une miette de pain et je ne capte pas le rapport avec notre conversation. Je tiens juste aux faits véridiques et objectifs, sans arrière-pensée. Alors, n'oublie pas que ce n'est qu'un exemple de ma différence d'agissements et de la manière dont on peut l'interpréter en pensant que je suis juste malfaisante et pédante. Je ne le suis pas. Alors, pour bien me comprendre, prends bien le temps de te renseigner et de m'observer pour bien cerner la personne que je suis.

Et plus important que tout : aime-moi inconditionnellement. Apprends-moi que ma différence me rend unique, table sur mes forces et mes talents naturels, aide-moi à m'aimer comme je suis et à intégrer la confiance en soi. Je sais que je diffère du type d'individus que tu identifies instinctivement, mais j'ai aussi mes petits côtés charmants, mes petites perles de vérité sans filtre et si tu te préoccupes de mon bonheur, je te le rendrai au centuple.

Vous pouvez lire d'autres billets de Marie Josée Cordeau sur son blogue 52 semaines avec une autiste Asperger ou la suivre via sa page Facebook.

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