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Politiser la création architecturale

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Il existe une diversité de visions de l'architecture, notamment issues d'idéologies marquantes du 20e siècle, influençant ses démarches créatives. Ces idéologies se sont développées par succession - et dans ce cas en opposition, tel l'exemple du Modernisme suivi du Postmodernisme - ou encore, aujourd'hui, elles agissent plutôt de manière simultanée, mais isolée - par exemple, l'un s'intéressera à la construction écologique et l'autre se passionnera pour la conception paramétrique (cette dernière étant une démarche de modélisation par algorithmes). Ces idéologies n'évoluent toutefois sans remise en question de part et d'autre ni de l'une vers l'autre.

Nous pouvons critiquer d'une pratique écologique, du moins au Canada, que sa mise en œuvre consiste essentiellement à se conformer à des critères quantifiables préétablis. Par exemple, la certification nationale LEED (Système d'évaluation Leadership in Energy and Environmental Design) vise l'amélioration des constructions neuves en guidant les concepteurs à l'aide de spécifications mesurables. Un guide LEED propose des outils réflexifs de conception en regard de plusieurs paramètres physiques liés à un bâtiment (emplacement, aménagement extérieur écologique, gestion de l'eau, matériau et ressource, etc.) ; la certification sera octroyée en fonction du nombre de ces critères atteints. Cependant, ce soi-disant incitateur à construire de manière écologique écarte la dimension sociale - donc qualitative - du développement durable d'une démarche de conception architecturale. Pourtant, elle est tout aussi essentielle afin de garantir la pérennité d'un bâtiment.

Alors que la conception paramétrique, dans sa recherche de formes et d'espaces architecturaux uniques, est dépourvue d'une éthique de la matière. En effet, cette méthode de travail favorise la généralisation des plans architecturaux et la disparation des attaches entre un bâtiment et son contexte d'implantation ; les systèmes d'habitation préfabriquée étant le meilleur exemple de cette affirmation. Cet accent sur les technologies numériques de modélisation contribue au phénomène de globalisation, notamment par un déni des traditions, des techniques et des matières locales et culturelles dans les processus constructifs. La conception paramétrique encourage la pratique d'architectes aux aspirations formalistes et, de fait, la création de bâtiments pouvant s'insérer dans n'importe quel paysage. Pensons aux créations de Frank Gehry, à la facture reconnaissable, implantées partout à travers le monde.

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Exemple de projet paramétrique : Pavillon Sigmund Freud © Christoph Hermann, Formakers

Paradoxalement, il émerge de cette comparaison que bâtir de façon écologique s'inscrit dans une perspective quantitative de la réalité tandis que la conception paramétrique, une approche pourtant fondamentalement mathématique, sert principalement des fins qualitatives. Du coup, nous observons une mise en abyme, en architecture, du dilemme scientifique qui mine nos modes de pensée depuis des siècles : le qualitatif opposé au quantitatif ; le sujet contre l'objet ; l'homme au-dessus de la nature ; la forme ou la fonction ? Des paradigmes divisés se refusant à tous dialogues constructifs et ayant creusé le fossé entre nos besoins anthropiques et la préservation de nos ressources naturelles.

Par ce constat, je ne cherche pas à clamer pour une réconciliation de ces pensées polarisées, mais, d'abord, à les dévoiler. Puis, de ces divers positionnements résultant d'une évolution historique complexe, qui j'espère maintenant un peu plus visible : (1) permettre la reconnaissance de l'altérité des idées sans chercher à les noyer dans une supposée égalité ; (2) encourager le côtoiement de l'altérité pour ainsi briser l'évolution des pensées en silo ; (3) susciter des débats d'opinions qui permettront de faire évoluer toutes pratiques (architecturales) de manière plus consciente et critique.

C'est pourquoi je me positionne en faveur d'une pratique « politique » de l'architecture, où tout élément se doit d'être questionné et défendu par tous les acteurs engagés ; par conséquent, que nous discutions ouvertement de nos différences et, dès lors, qu'elles sont enfin comprises et respectées, même s'il y a divergence de valeurs. Cela, pour voir émerger des pratiques architecturales plus intégrées face aux multiples enjeux contemporains, parce que plus à l'écoute et sensible aux autres quels qu'ils soient.

Une réflexion nouvelle est à engendrer à chaque projet pour répondre à une vision de durabilité et de préservation des identités : toute architecture se doit d'être singulière et au centre d'un débat d'intérêts afin que toute opération décisionnelle soit des plus éclairées.

Nous devons éviter toutes démarches répétées et quantifiées en création architecturale au risque de nous enliser dans une idéologie qui, seule, ne peut répondre adéquatement aux impératifs environnemental et de globalisation. Une réflexion nouvelle est à engendrer à chaque projet pour répondre à une vision de durabilité et de préservation des identités : toute architecture se doit d'être singulière et au centre d'un débat d'intérêts afin que toute opération décisionnelle soit des plus éclairées.

Je précise qu'il faut entendre ici « le » politique ; c'est-à-dire, un état conflictuel intrinsèque à la coexistence de la diversité et non pas « la » politique vue sous l'angle de l'administration publique. Une situation agnostique qui me semble des plus saines pour nous éviter l'engouffrement total dans un statu quo à l'échelle de la planète, lequel est actuellement responsable de maints maux. À cet effet, Chantal Mouffe a rédigé un petit essai des plus éclairant, « On the Political ».

Vous l'aurez compris, cette proposition je la souhaite applicable à la grandeur des enjeux contemporains. Il est temps de retrouver un monde où la diversité est naturelle, et non pas un monde où nous cherchons à tout naturaliser. Ainsi, nous éviter de nouvelles tragédies telle la tuerie de Québec le 29 janvier dernier. L'architecture a un rôle important à jouer dans tout cela étant un symbole pérenne des identités à travers le monde. Ceci dit, sans négliger l'espace de la ville car étant aujourd'hui un territoire d'accueil de la diversité. Par ailleurs, si vous désirez poursuivre cette réflexion, je vous invite à lire mon billet sur l'espace public comme un lieu d'apprentissage de l'autre.

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Superilla à Barcelone, par BCN Ecologia © Susagna Alcón, El Digital Barcelona

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