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Par qui les femmes sont-elles agressées au juste?

Ma réponse va en faire rager plus d'un, mais les femmes sont agressées et harcelées par des personnes qu'on considère comme de «bons gars» dans la vie de tous les jours.

12/11/2017 08:00 EST
Getty Images/iStockphoto

Avec le mouvement ''me too'', à travers lequel plusieurs femmes ont exprimé avoir été victimes soit d'agression ou de harcèlement sexuel au moins une fois dans leur vie (apparemment, cela touche plus de la moitié des femmes), on s'est vite retrouvé avec une prise de conscience aussi aiguë qu'inconfortable de toutes parts. Il ne reste plus qu'à souhaiter que cette prise de conscience mène à des changements concrets. Je suis optimiste à ce sujet.

Une réaction formulée par plusieurs personnes demande toutefois à être pointée du doigt. J'ai vu plusieurs hommes exprimer qu'ils en ont «marre que tous les hommes soient représentés comme de gros porcs. Des gros porcs, il y en a, mais ce n'est pas la plupart.» Certes. Le problème que j'y vois est le suivant : si un homme ne se considère pas comme un gros porc qui viole les femmes, alors tout ça ne le concerne plus. Et le problème est en partie là.

Soit nous sommes toutes tombées sur le même «gros porc»... soit nous avons, en tant que société, un gros problème mathématique!

Si plus de la moitié des femmes ont vécu une agression ou du harcèlement sexuel, et qu'à peu près tous les hommes se considèrent comme de «bons gars» qui ne feraient jamais subir ça à une femme... par qui les femmes sont-elles agressées au juste? Soit nous sommes toutes tombées sur le même «gros porc»... soit nous avons, en tant que société, un gros problème mathématique!

Ma réponse va en faire rager plus d'un, mais les femmes sont agressées et harcelées par des personnes qu'on considère comme de «bons gars» dans la vie de tous les jours : votre ami, votre frère, votre voisin, votre collègue.

Parce que c'est ça, la culture du viol, c'est que toute la société - bons gars et bonnes filles inclus - opère selon des normes qui ne peuvent que mener à des défauts de consentement et des agressions.

En tant que société, nous opérons selon l'idée que lorsque vient le temps de la proximité physique, «un gars s'essaie» et si la fille le laisse faire, tout est OK. Tout ça serait bien beau si les filles étaient élevées à dire non. Et il y a effectivement des cas où les filles savent très bien dire non. Si un «gros porc» m'aborde avec un «eille bebé, tu suces-tu?» Je sais très bien comment réagir à ça. Il va le savoir vite qu'il n'a pas mon consentement. Et s'il essaie d'avoir quelque chose quand même, c'est là que je vais hurler à l'aide ou lui remonter mon genou dans les parties... C'est une situation sans ambiguïté.

Je n'ai peut-être pas envie de tout ce qu'il est en train de faire, mais mon éducation de «bonne fille» me dit que je ne dois pas faire de peine à quelqu'un de gentil.

Mais si un «bon gars» m'aborde gentiment, me parle avec respect, est amical et visiblement bien intentionné, c'est là qu'en tant que «bonne fille» je vais avoir un problème : je ne suis pas préparée à dire non à un «bon gars». La culture du viol, c'est que quand ce bon-gars-là va m'embrasser, essayer de me toucher, pas parce qu'il veut m'agresser, mais parce qu'il veut authentiquement connecter avec moi, le calcul qui va se passer dans ma tête sera trop long... Je n'ai peut-être pas envie de tout ce qu'il est en train de faire, mais mon éducation de «bonne fille» me dit que je ne dois pas faire de peine à quelqu'un de gentil. Que rejeter quelqu'un de fin, c'est pas bien. On ne m'a pas appris que ce dont j'ai envie ou pas pèse dans la balance. C'est un bon gars... ouais, mais je n'ai pas envie... ouais, mais... c'est un bon gars. Et pendant que dans ma tête, je suis en train de tergiverser sur l'impact de mon éducation qui ne m'a pas outillée face à une telle situation, il est passé de m'embrasser à me mordiller le cou, ses mains sont passées de ma taille à mes fesses, et je suis encore à me demander si je voulais au départ... en fait, je ne voulais pas, mais je suis encore en train de me demander pourquoi je n'ai pas dit non.

Et pendant que lui se dit «yes, tout va bien», moi je suis en train de me sentir vraiment mal parce que plus les secondes et minutes passent sans que je réagisse, plus ça devient compliqué de tout faire arrêter. Pourquoi je n'ai pas réagi tout de suite en partant? «Parce que j'ai 43 ans de socialisation de ''bonne fille'' à déconstruire avant de réussir à dire non à un ''bon gars'' ». Ce n'est pas quelque chose qui se fait pendant la demie-seconde entre le moment où le gars commence à approcher sa tête de moi pour m'embrasser et le moment fatidique où ses lèvres touchent les miennes et que j'ai subi quelque chose dont je n'avais pas envie.

Pour que ce genre de situation cesse de se produire, c'est toute notre approche qui doit être révisée :

  • Pour les «bons gars», demander le consentement avant de passer à l'action. C'est vrai qu'on y perd en spontanéité. Mais compte tenu du nombre d'agressions et de défaut de consentement rapporté, je dirais que les vertus de la spontanéité sont over-rated. Non, ça fait pas trop bizarre de demander «est-ce que je peux t'embrasser?», «est-ce que je peux prendre ta main?», ça fait respectueux.
  • Pour les «bonnes filles», il faut se pratiquer à dire non, pas juste au «gros porc» qui nous lance des vulgarités, ça c'est facile. Mais aussi dire non au «bon gars» à qui on a peur de faire de la peine. Dire non, c'est comme n'importe quel autre sport extrême : ça devient plus facile avec la pratique.