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<em>Un tramway nommé Désir</em>: admirable

26/01/2015 02:16 EST | Actualisé 28/03/2015 05:12 EDT

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

J'ai eu le privilège inouï la semaine dernière de voir deux spectacles de très, très grande qualité. Ça n'arrive pas si souvent. J'ai déjà parlé ici d' Auditions ou Me, Myself and Iprésenté au Quat'Sous et dont j'ai dit tout le bien que j'en avais pensé. Cette riche semaine théâtrale s'est poursuivie avec Un tramway nommé Désir et j'ai comme défi de renouveler mon cheptel d'adjectifs afin de rendre justice à ce que j'ai vu sur la scène de l'Espace Go.

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C'est sûr que lorsque je vais voir quelque chose mis en scène par Serge Denoncourt, je me dis : il y a des grosses chances que ce soit super bon. J'ai souvenir du sublime Christine, la reine-garçon de Michel-Marc Bouchard en 2012 au TNM où tout était magnifique. Il semblerait qu'il se passe toujours quelque chose entre ce metteur en scène et le texte, que l'auteur soit vivant ou mort : une rare chimie, un ahurissant contrôle sur un torrent d'images, de sensations et d'émotions qui laissent le spectateur médusé et qui lui fait comprendre qu'il assiste à quelque chose d'unique et de précieux. C'est ce qui se passe avec Un tramway nommé Désir.

tramway desir

Denoncourt retrouve pour cette production la merveilleuse Céline Bonnier qui incarne Blanche Dubois: cette beauté fragile et fanée, cette femme vieillissante qui évoque à elle seule toutes ces valeurs obsolètes du Sud profond. Une femme qui aurait voulu pouvoir vivre une sexualité triomphante plutôt que de dissimuler cette énergie folle, de contraindre ces pulsions qui la poussent à jouer un personnage et à sombrer dans la mythomanie. Stella, sa sœur, que joue Magali Lépine-Blondeau, ne pourrait pas être plus différente. Elle vit dans le présent, éprouve peu de nostalgie pour la splendeur passée de cette plantation que leur famille a perdue. Sa relation intense et fusionnelle avec Stanley Kowalski (Eric Roubidoux), ce bel animal qui ne réfléchit pas plus loin que le bout de sa queue, la comble et lui permet de supporter une vie à la limite de la misère. Parce qu'elle a de l'amour. Et du cul. Ajoutez à tout cela un prétendant pour Blanche (Jean-Moïse Martin) à l'attachante médiocrité, le bon gars capable d'offrir une certaine stabilité à cette rêveuse professionnelle. Qui souhaite tellement plus que ce que la vie est prête à lui offrir.

Serge Denoncourt a eu la géniale idée de mettre Tennesse Williams sur la scène. À partir d'extraits de son journal ou de textes écrits tout au long de sa vie, le dramaturge (que joue parfaitement Dany Boudreault) sert de contrepoint au personnage de Blanche : deux créatures endommagées qui cherchent désespérément leur place dans l'univers et qui s'étiolent en s'acharnant à le faire. Le décor, beau dans le style trash, les éclairages qui véhiculent autant de charge émotive que les personnages, les costumes qui donnent à Blanche des robes magnifiques et à Stella des jupons informes, tout dans cette production contribue à une relecture de la pièce de Tennessee Williams alors que Serge Denoncourt projette la lumière sur des aspects qui ont été oblitérés par le puritanisme et par le silence entourant la sexualité des femmes. Et par l'opprobre subi par les homosexuels. Aspects enfin dévoilés.

Je sais que le spectacle affiche complet jusqu'à la fin prévue des représentations en février. Je souhaite de tout mon cœur qu'il y ait d'autres supplémentaires pour permettre au plus grand nombre de voir cet exceptionnel moment de théâtre où on assiste à la rencontre d'un grand texte et d'un grand metteur en scène, où le casting est parfait, d'où on ressort hanté et où Blanche Dubois rejoint toute une galerie de personnages mythiques dans le firmament du théâtre.

Un tramway nommé Désir : à l'Espace Go jusqu'au 15 février 2015.

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