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<em>Soeurs</em>: très attendu et qui ne déçoit pas

15/01/2015 03:17 EST | Actualisé 17/03/2015 05:12 EDT

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

Déjà présenté à Brest et quittant pour une tournée française en mars, Sœurs fait escale à Montréal. Et c'est sûrement l'un des spectacles les plus attendus de cette saison puisqu'il s'agit de la plus récente création de Wajdi Mouawad. Celui qui ne nous laisse jamais tomber.

Je vous le dis tout de suite : Sœurs, c'est très, très bon. Tout est impeccable dans cette production. À plus de deux heures, le temps file comme l'éclair. Mouawad tend ses filets et nous y prend, faisant des spectateurs des captifs ravis et consentants.

soeurs

Il y a d'abord et avant tout Annick Bergeron, l'inoubliable Nawal d'Incendies. Elle est seule en scène pendant tout ce temps et incarne (mais pas seulement) Geneviève Bergeron, avocate et médiatrice dans les conflits internationaux. Elle s'en va à Ottawa donner une conférence à de futurs médiateurs avant de partir pour le Mali où l'attend une autre mission. Tempête de neige oblige, elle passe la nuit dans un de ces chics hôtels-boutiques, dans une chambre interactive où tout fonctionne avec la voix. Et c'est là qu'elle va péter sa coche. Entre autres à cause d'un frigo parlant qui vous dit que vous venez de prendre une cannette de Molson Dry à 7.50$ ou une Kit-Kat à 4$ et que le montant est automatiquement facturé à votre chambre. S'ensuivra un saccage en règle, complètement jouissif, au point où j'enviais la comédienne de pouvoir faire une telle chose même si ce n'est pas vraiment pour de vrai, parce que qui n'a pas déjà eu envie de tout casser sans jamais passer à l'acte bien sûr, parce que ça ne se fait pas. Surtout pour une femme. Et même pour une femme à l'âme dévastée.

Annick Bergeron endosse aussi divers autres rôles : la femme de chambre, la gérante française, le policier, les différentes apparitions à la télé lors d'un hilarant zapping, mais surtout l'experte en sinistre qui vient constater l'état des lieux (affligeant, il faut bien le dire) et avec qui l'avocate possède bien plus d'affinités qu'elle n'aurait cru. À travers tout cela, la quête d'une sœur perdue quarante ans auparavant au Manitoba. La métaphore des bisons remontant le vent pour tenter de guérir les blessures ancestrales. L'exil de Libanais ayant quitté leur pays ravagé. Les parents vieillissants et la perte de l'identité. Tous ces éléments s'emboîtant dans une étonnante et merveilleuse mécanique, dans une puissante narration et dans une fascinante histoire qui nous laissent transis d'admiration devant ce flibustier des mots qu'est Wajdi Mouawad.

Le tout est servi par une séduisante et très esthétique scénographie d'Emmanuel Clolus, alternant entre la chambre et des projections de cette même chambre un peu décalées du réel, juste ce qu'il faut. Des phrases sont projetées sur les murs, et en toile de fond dans cet hôtel chic, le portrait de Gabrielle d'Estrée (maîtresse d'Henri IV) et... de sa sœur.

J'ai trouvé des évocations de Les aiguilles et l'opium dans Sœurs : la chambre d'hôtel, certains aspects de la scénographie, le discours humaniste aussi. Inspiration ou hommage, conscient ou non, peu importe. Mouawad, comme Lepage, possède cette faculté de transcender le réel ou le quotidien pour leur donner une fabuleuse universalité, pour nous faire rire, pleurer et réfléchir. J'ai pensé aussi, en sortant du Théâtre d'Aujourd'hui, qu'on trouve ou retrouve toujours des sœurs (ou des frères), parfois dans des circonstances, des lieux ou des moments où on s'y attendait le moins. Et que c'est bien de savoir cela.

Sœurs de Wajdi Mouawad : au Théâtre d'Aujourd'hui jusqu'au 7 février 2015.

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