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Selfie: tout le monde tout nu!

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On peut reprocher à cette production de l'Homme allumette présentée au Théâtre d'Aujourd'hui de miser beaucoup sur la nudité des comédiens et d'en faire un usage démesuré. Mais je crois plutôt qu'il s'agit là d'une tentative pour déstabiliser le spectateur, pour le mettre face à quelque chose qu'on ne voit pas si souvent, dont les premières minutes du spectacle où les quatre comédiens, nus, demeurent immobiles pendant un long , long moment avant de commencer à s'agiter, à frémir, à trembloter, mais toujours en silence. Je me suis demandée où on voulait en venir, évidemment, et je ne suis sûrement pas la seule. Mais après ce départ pour le moins iconoclaste, j'ai été emportée par le propos d'une rare intelligence et d'une grande profondeur.

Selfie est vraiment à voir et se situe dans la lignée de ces textes sur les médias sociaux où la technologie qui transforme nos vies devient un personnage. Je pense à Cinq visages de Camille Brunelle ou au Cellulaire d'un homme mort, entre autres. On n'en sort pas. Tout se sait maintenant et le concept de vie privée n'a plus le même sens. S'il en a encore un.

selfie

D'où cette nudité, métaphore du fait que plus personne ne cache rien. Mais la force du texte de Sarah Berthiaume réside dans la démarche qu'elle accomplit afin de débusquer l'évolution qu'a connue notre rapport au désir et à la sexualité, à l'exhibitionnisme et à la pornographie. Pour ce faire, nous allons remonter jusqu'à l'explosion du Vésuve en 79 dont les cendres vont préserver l'attitude résolument désinvolte que les Pompéiens réservaient face au sexe, à la prostitution et aux plaisirs de la chair, ce qui va bien sûr scandaliser les Anglais de l'ère victorienne qui procèdent aux premières fouilles archéologiques au 19e siècle. Ils vont donc cacher les fresques les plus suggestives dans un Musée de Naples où seuls les hommes majeurs peuvent aller se repaître de ces images plus que suggestives. Un destin pour ces œuvres pas très éloigné de celui qu'a connu L'origine du monde de Courbet. Parce que ce qui est caché et défendu, ce qui est suggéré ou ce qu'on peut imaginer est mille fois plus excitant que ce qui est offert sans mystère.

J'ai beaucoup apprécié qu'on nous rappelle ces grandes vérités sur le sexe et le désir. Une femme habillée est toujours plus attirante qu'une femme nue. La pièce fait aussi état du Celebgate, lorsque les photos qui ne laissaient rien à l'imagination de certaines vedettes très connues se sont retrouvées sur Internet à la suite d'un piratage du nuage où elles étaient stockées. Il y a aussi l'histoire de cette jeune femme, Meredith, amoureuse de son corps, qui se fait écorcher chirurgicalement afin d'atteindre l'ultime nudité. Et Alfred, qui commande des clones de lui-même afin de se regarder, se regardant regarder, regardant regarder se regarder etc. comme un effet de miroirs démultipliés et vertigineux où l'identité ne veut plus rien dire. On nous parle aussi des autoportraits des peintres, une pratique qui remonte au 15e siècle, les premiers selfies en somme, et de celui d'Egon Schiele où il se représente en train de se masturber. D'ailleurs je n'ai pas saisi pourquoi on ne montre la peinture que par fragment alors qu'on nous présente des extraits de films pornos qui ne laissent strictement rien à l'imagination...Il y a également un moment délirant avec une sirène incarnée superbement par Christine Beaulieu. Pauvre sirène, folle de désir inassouvi, qui ne peut rien faire puisqu'elle ne possède pas ce qu'il faut... et c'est follement drôle.

Sur une scène minimaliste, les extraordinaires éclairages de Marie-Ève Pageau vont créer autour de ce texte des atmosphères qui vont ajouter à la profondeur du propos. Les comédiens, Christine Beaulieu, Philippe Cyr, Frédéric Lavallée et Édith Patenaude, sont tous très bons avec ce qu'il faut de recul, mais aussi d'implication dans cette pièce qui se veut provocatrice, mais qui relève aussi d'une forme de documentaire. C'est parfois cru, mais jamais gratuit. Et j'ai particulièrement apprécié qu'on nous fasse réfléchir sur cette sexualité du 21e siècle à qui on a enlevé toute son âme et toute son importance en la galvaudant de mille et une façons. Le regard a pris le pas sur tous les autres sens. Il faudrait peut-être penser à les réhabiliter, les pauvres. Et penser aussi à éprouver un peu de compassion pour les sirènes.

Selfie : une création de l'Homme allumette, à salle Jean-Claude Germain du Théâtre d'Aujourd'hui jusqu'au 16 mai 2015.

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