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«Saint-André-de-L'Épouvante»: que vivent les régions?

19/02/2016 05:06 EST | Actualisé 19/02/2017 05:12 EST

On peut sortir la fille du Saguenay, mais on ne peut pas sortir le Saguenay de la fille. C'est ma terre natale liée à mes plus beaux souvenirs d'enfance: à l'école no. 6, à Madame Zoé Boivin-Fournier, aux cabanes dans le bois, aux mini-fjords de la rivière Chicoutimi, aux chats de la grange, aux sauts du fenil dans le foin odorant, aux expéditions dans les pics de sable. Et à ces familles toutes plus ou moins apparentées dont on raconte parfois les histoires en chuchotant.

Curieusement, le Saguenay-Lac-Saint-Jean, si haut en couleurs et peuplé de personnages plus grands que nature, n'est pas très présent dans notre théâtre, notre littérature ou dans nos téléromans. Vous me direz: oui mais un bon nombre de gens connus dans le monde du théâtre et des médias sont originaires de cette région. Et vous aurez raison. Une façon de prendre sa revanche peut-être et de jeter bas la barrière psychologique et géographique du Parc des Laurentides. Envahissons Montréal! Noyautons la culture!

saint andre de lepouvante

C'est ce qu'ont dû se dire les Michel-Marc Bouchard, Rémi Girard (dont le père était un cousin de mon père), Gilbert Langevin, Paul-Marie Lapointe, Larry Tremblay, Lise Tremblay, Marie-Nicole Lemieux, Germain Houde, Louise Portal etc. La liste est bien plus longue et j'en suis singulièrement fière. C'est mon monde, c'est ma race, tous ces gens talentueux.

Et pour une fois, une pièce de théâtre nous parle de cet univers, de cette région à nulle autre pareille. Saint-André-de-L'Épouvante de Samuel Archibald, présentée à l'Espace Go se passe dans un bar-salon/taverne un peu miteux lors d'une soirée d'orage apocalyptique qui s'abat sur cette petite communauté, charnière avec Chambord entre le Saguenay et le Lac-Saint-Jean. La panne d'électricité servira de prétexte à Mario (Dany Michaud), à Martial (André Lacoste) et au mystérieux Homme en noir (Miro Lacasse) pour se joindre à Loulou (Dominique Quesnel), la barmaid et à Reynald (Bruno Paradis), un jeune homme plus que perturbé, pour attendre en buvant la fin de l'alerte météo.

Et ils vont tous en profiter pour raconter des histoires. Comme me le faisait observer ma brillante compagne de ce soir-là, tout cela fait suite à nos légendes, à la Chasse-Galerie, au Diable bâtisseur d'églises, et tout cela s'emboîte et enrichit ce que l'on appelle en ville les légendes urbaines, ce que l'on pourrait qualifier ici de légendes régionales. Ces histoires qui ont un fond de vérité dans lequel on peut croire et qui prennent avec le temps valeur de mythe.

Samuel Archibald, originaire d'Arvida comme chacun sait, rend parfaitement la saveur du langage de la région: on tombe en rack. Loulou veut chauffer. Et, sans l'exagérer, les comédiens ont des pointes d'accent de la région qui sonnait comme musique à mes oreilles. Cela ajoute à la poésie qui se dégage de ces histoires, entrecoupées par ailleurs d'apartés où pointe une émotion qui ajoute une épaisseur à ces personnages dont on devine le désarroi, la peine et la solitude. Ainsi Loulou dira qu'elle regarde un monde qui ne peut plus la surprendre mais qui est encore capable de la décevoir.

Musique et éclairages fonctionnent parfaitement pour créer l'atmosphère inquiétante qui va caractériser cette soirée et le décor, ces tables et ces chaises, se prêtent à une géométrie variable s'adaptant aux moments que nous partageons avec chacun des protagonistes. Il émane de Dominique Quesnel (qui, dans mon livre à moi, ne peut jamais faire quoi que ce soit de mauvais) une grande lumière et une infinie tristesse, comme un phare à moitié démoli qui indique toujours le chemin aux marins égarés. Les autres comédiens s'acquittent fort honnêtement de leur tâche et Bruno Paradis, en Reynald, est particulièrement convaincant en fou fraîchement sorti de l'asile.

Il y a des thèmes qui se dégagent de l'oeuvre de Samuel Archibald: ces histoires inquiétantes, à la limite du fantastique comme dans Arvida, ce policier et cette barmaid, comme dans Quinze pour cent, l'influence de Stephen King aussi dont j'ai cru percevoir les échos de Blockade Billy qui n'est pas du tout la même histoire mais que, je suis sûre, Samuel Archibald a lu puisque ça parle de baseball et aussi d'un garçon qui commet un geste irréparable. Tout ça est bien intéressant.

Et Saint-André-de-L'Épouvante est un excellent moment à passer au théâtre. Sans être un chef-d'œuvre immortel, cette pièce est bien bâtie, bien confectionnée, bien mise en scène par Patrice Dubois et nous raconte ce que nous adorons tous: des histoires à dormir debout qui sont peut-être vraies.

Saint-André-de-L'Épouvante, une production du Théâtre PÀP, des Productions À Tour de Rôle et du Théâtre La Rubrique, à L'Espace Go jusqu'au 12 mars 2016.

Saint-André-de-l'Épouvante from Théâtre PÀP on Vimeo.

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