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«Le repas des fauves»: des nazis affamés

19/05/2015 02:07 EDT | Actualisé 19/05/2016 05:12 EDT

On dirait que le Rideau vert se spécialise ces temps-ci dans les pièces tirées de films. Après Intouchables, c'est maintenant Le repas des fauves de Vahé Katcha, une œuvre publiée au début des années 60 et qui a été adaptée au cinéma et réalisée par Christian-Jaque en 1964. Remanié pour le théâtre, le texte met en scène sept amis réunis pour un repas d'anniversaire dans le Paris occupé de 1942. Avec ce que cela comporte de magouilles au marché noir pour se procurer champagne, saucisson, bas de soie et autres douceurs. Mais cette soirée où tout le monde veut s'amuser est perturbée lorsque deux officiers allemands sont abattus devant leur immeuble et qu'un haut-gradé de la Gestapo vient leur signifier qu'ils auront en représailles à fournir deux otages qui seront fusillés.

Rien de tel pour casser le party. Évidemment, la vraie nature des sept invités va pointer son nez et si personne ne veut désigner personne, personne ne veut non plus se porter volontaire. On aura droit à quelques révélations, au dévoilement de quelques secrets et ce qui était au départ une petite soirée à la fortune du pot va sombrer dans le drame révélateur des motivations de chacun.

repas des fauves

Ça se passe à Paris, les comédiens adoptent un accent français (ou allemand pour la Gestapo). Ça passe très bien, tout le monde est juste. Le décor rend un intérieur petit-bourgeois de l'époque, on entend Maurice Chevalier à la radio, les robes et complets sont à la mode de 1942, tout cela contribue au charme un peu suranné qui se dégage de l'ensemble. La mise en scène de Denise Filiatrault mise, avec raison, sur le côté réaliste de l'histoire, mais n'hésite pas à souligner avec ironie certains des travers ou des aberrations des personnages.

Parmi ceux-ci Marc Béland, complètement étonnant en homme d'affaires brassant des combines louches à souhait et collabo à la solde de l'occupant. Patrice Coquereau, en médecin pleutre, rend aussi très bien les contradictions propres aux fonctions qu'il occupe, fonctions dont il retire bien entendu quelques avantages en soignant les hauts gradés nazis. Benoit McGinnis demeure aussi intense et charmant que d'habitude en ex-soldat qui a perdu la vue à la guerre et François-Xavier Dufour incarne correctement le mari dont la femme fête son anniversaire. Cette épouse est le personnage le plus unidimensionnel de la constellation. Et Marie-Pier Labrecque la joue sans nuance en la rendant plus juvénile qu'il ne le faut. Et le fait que la voix de mademoiselle Labrecque ne soit pas suffisamment posée, surtout lorsqu'elle crie, contribue à nous faire penser qu'elle est plus proche de l'adolescence que de l'âge adulte, ce qui est bien irritant.

Le contraste est saisissant avec Sophie Faucher, altière, toujours magnifique, qui incarne de façon complètement plausible la femme mûre qui fait de la résistance. Et Jean-François Casabonne sera celui qui, en déployant une vaste palette, va mettre les autres face à leurs propres contradictions. Finalement, Frédéric Desager, en nazi amoureux des lettres classiques et des auteurs latins, est parfait dans sa prestance et dans son occupation de l'espace. La littérature et les témoignages nous ont fait connaître de ces êtres d'une cruauté sans nom également possesseurs d'une vaste culture et d'une grande érudition.

On passe un bon moment en compagnie de tout ce beau monde. Mon seul reproche c'est que la pièce demeure au premier degré, que la réflexion qui s'amorce sur le choix (de Sophie, tiens), sur la lâcheté, le courage, le sacrifice ne demeure que cela, une amorce. On ne fait que constater les vicissitudes de la nature humaine, ses bassesses, son absence de morale, mais sans aller très loin. Bien sûr, n'est pas Albert Camus qui veut. Ce qui fait que ce repas ne propose pas beaucoup de viande autour de l'os. Pour davantage de substance, je vous suggère Le silence de la mer de Vercors.

Le repas des fauves: au théâtre du Rideau vert jusqu'au 6 juin 2015.

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