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«Nos femmes»: la misogynie ordinaire

28/10/2016 01:41 EDT

J'aurais dû m'en douter. En décembre 2013 la pièce L'esprit de famille d'Eric Assous avait été présentée au Théâtre Jean-Duceppe. Je l'avais vue et j'avais détesté. Mon opinion sur ce dramaturge français d'origine tunisienne n'a pas changé avec Nos femmes, toujours chez Jean-Duceppe, un texte d'une médiocrité affligeante et dont le sujet, je crois, ne pouvait pas être plus mal choisi dans l'actuel zeitgeist.

Dans le salon bourgeois d'un immeuble chic avec vue imprenable sur la ville, Max (Sylvain Marcel) et Paul (Guy Jodoin), tous deux médecins, attendent leur vieil ami Simon (David Savard) pour leur partie de cartes hebdomadaire. Simon est en retard et lorsqu'il arrive, dans un état second, il avoue qu'il vient d'étrangler Estelle, sa femme et demande à ses amis de lui servir d'alibi. S'ensuivra un débat sur les limites de l'amitié, sur jusqu'où on devrait aller et blablabla, le propos (très, très mince) étant noyé dans toutes sortes de considérations oiseuses sans intérêt aucun.

nos femmes

En plus d'être une pièce insignifiante, Nos femmes manque singulièrement de rythme et d'intensité dramatique. À la mise en scène, Michel Poirier a fait ce qu'il a pu (et il est bien meilleur que ce résultat, croyez-moi), mais il y a des limites à tirer du sang d'une roche. Dans ce huis clos à trois personnages, et celui de Simon n'est pas là les trois quarts du temps, les comédiens se débattent avec des répliques le plus souvent nounounes et ont très peu à faire en général. Guy Jodoin, fidèle à lui-même, cabotine de manière sympathique tout en incarnant l'ami posé qui fait appel à la logique de l'amitié pour défendre son point de vue. Sylvain Marcel, excellent comme toujours, est le prototype même du bon gars qui se pose des questions sur les relations hommes-femmes, ce qui demeure cependant une vue de l'esprit puisque le texte n'aborde absolument rien avec un semblant de profondeur. David Savard incarne l'entrepreneur matérialiste trop attaché à sa grosse maison, son gros bateau et à son train de vie pour envisager de s'enfuir à l'étranger afin d'échapper à la justice. J'aimerais voir ces comédiens dans des textes à la hauteur de leur talent plutôt que dans ces personnages falots et sans épaisseur qui parviennent difficilement à susciter notre intérêt.

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Mais le pire c'est qu'à l'heure où la violence faite aux femmes sous toutes ses formes tient le haut du pavé dans les médias et, espérons-le, dans les consciences et les esprits, la pièce d'Eric Assous nous sert tous les clichés possibles et imaginables sur cette moitié de l'humanité dont je fais partie. Dans cet univers essentiellement masculin (où la gent féminine constitue le principal sujet de conversation sans que l'on n'en voit jamais une), l'une des femmes est totalement chiante, mais possède un beau cul, une autre est impossible puisque la jalousie est sa seconde peau et qu'elle demande une implication émotive de la part de son compagnon, une troisième semble totalement déconnectée de son couple et passe son temps à dormir. Et l'ex dont on a divorcé nous a lavés et on ne s'en est jamais remis. Les blondes, elles, ont trop d'enfants, ou alors elles sont trop politisées et leur militantisme dérange. Toutes les femmes, y compris la femme de ménage à qui on fait allusion, sont inadéquates d'une façon ou d'une autre, hystériques, manipulatrices, frivoles, menteuses: des harpies que les hommes ne peuvent pas supporter, mais dont, non plus, ils ne peuvent pas se passer. Et vous aurez compris que ce n'est pas pour les échanges intellectuels que la compagnie des femmes est requise.

Le sujet de Nos femmes porte en principe sur les choix à faire en amitié. J'en ai fait une autre lecture qui m'a beaucoup dérangée. Eric Assous, c'est du Cro-Magnon théâtral véhiculant les pires clichés sur les relations entre les êtres. Tout ce qui doit être remis en question dans notre société se retrouve en condensé dans cette pièce, avec un traitement 19e ou 20e siècle. On fait du surplace. Ne pourrait-on pas avancer un peu, je vous demande?

Nos femmes : au Théâtre Jean-Duceppe jusqu'au 3 décembre 2016.

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