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«Minuit»: vouloir dire trop

Je crois qu'un peu d'audace aurait contribué à magnifier le texte, à lui conférer une âme et du sentiment.

09/02/2018 11:46 EST | Actualisé 09/02/2018 11:46 EST
Martin Blache

C'est dur à dire; tête de cochon; courir la galipote; ya du monde à' messe; mange ta main... Toutes ces expressions familières et bien d'autres sont interdites dans le monde étrange où vivent la Grand-mère, la Petite et Minuit. Il n'y a pratiquement plus d'électricité, l'hiver est interminable et les Anges-Chevaliers patrouillent et rapportent tout écart langagier aux Caporeux. C'est l'univers post-apocalyptique de Minuit de Marie-Hélène Larose-Truchon, présenté dans la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier.

Sarianne Cormier est la Minuit du titre, celle qui accouche dans la neige un soir de tempête et qui sera le pont entre sa mère et sa fille. Génitrice apparemment indifférente, les jambes toujours couvertes de bleus, jouant double jeu avec le pouvoir en place afin de protéger les siennes, le personnage demeure énigmatique, doté davantage de vitalité que de personnalité. La Petite (Aurélie Brochu Deschêsne) a la lourde tâche de se souvenir, de garder et de transmettre. Si la jeune comédienne m'a convaincue lorsqu'elle s'approprie les phrases et les expressions enseignées par sa grand-mère et qu'elle les énumère en jubilant, elle m'a semblé par contre moins confortable lorsque le texte devient plus lyrique. Je la sentais moins en maîtrise et incapable de donner des ailes à ces envolées pleines de poésie qui auraient dû susciter de l'émotion chez le spectateur. Et c'est Jasmine Dubé qui incarne cette Grand-mère détentrice du savoir et de la connaissance, qui forme sa petite-fille, pâte malléable aussi consolatrice que rédemptrice. Tout en pudeur et en détermination, Jasmine Dubé réussit à conférer une dimension quasi mythique à ce beau personnage qui aurait d'ailleurs pu occuper davantage de place dans la pièce.

Guillaume Rodrigue est l'Ange-Chevalier, représentant de la loi et l'ordre voulant changer le monde selon le désir de son cœur fanatique. Hélas, je n'ai pas cru au changement radical d'idéologie que l'Ange-Chevalier va connaître. Le personnage n'est esquissé qu'à gros traits et ses motivations demeurent obscures. Jean-Moïse Martin est l'Électricien. C'est tout à l'honneur de ce remarquable comédien que de donner une dimension à cet Électricien qui empaille des animaux et profère des phrases sibyllines avec une éloquence pleine de retenue. Mais c'est un rôle qui, comme celui de la Grand-mère, m'a semblé inachevé et qui aurait pu être considérablement étoffé et enrichi.

En arrière-scène, de la neige tombe tout au long du spectacle avec une qualité hypnotique. À l'avant-scène quelques amas blancs représentent la neige et le froid. Lilie Bergeron à la mise en scène a fait le parti-pris du minimalisme et tout est très littéral dans son approche. Je crois qu'un peu d'audace aurait contribué à magnifier le texte, à lui conférer une âme et du sentiment. Ici, la morne froideur du décor reflète la morne froideur qui émane du texte. Il y a quelque chose de crucial qui ne réussit pas à percer.

Il y a quelque chose de crucial qui ne réussit pas à percer.

Toute cette importance donnée au langage, aux mots défendus devenus hors-la-loi m'a beaucoup rappelé la novlangue de 1984 . Minuit est une fable sur un monde où les mots sont dangereux, où la parole peut être l'ennemie du locuteur, métaphore pour l'absence de liberté d'expression, mais aussi pour la pauvreté du vocabulaire de grands pans de nos sociétés où pourtant l'éducation est accessible à tous. On met aussi en exergue la transmission par les aînées, un élément vital de la plupart des cultures où les femmes demeurent les gardiennes d'un savoir unique. Je crois comprendre ce que Marie-Hélène Larose-Truchon en abordant tous ces thèmes a voulu dire, mais son propos est enfoui dans un discours confus et emberlificoté qui m'a laissée désorientée. Si la flèche n'atteint pas son but, c'est qu'il y a trop de cibles dans Minuit.

Minuit : une production du Petit Théâtre de Sherbrooke et du Théâtre du Double Signe, à la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier jusqu'au 24 février 2018.