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<em>Lumières, lumières, lumières</em>: lumineux en effet

27/11/2014 03:14 EST | Actualisé 27/01/2015 05:12 EST

Lumières, lumières, lumières porte bien son titre. Servi par un texte magnifique et joué par deux remarquables comédiennes, ce spectacle qu'on peut voir à l'Espace Go confirme ce que je savais déjà : Évelyne de la Chenelière se classe sans peine au sommet de la dramaturgie québécoise, elle qui a su, à l'instar d'une Nicole Brossard, rendre l'abstraction sensible.

Inspirée par Vers le phare de Virginia Woolf, publié en 1927 (d'ailleurs le seul livre de cet auteur que j'ai à peu près aimé...Virginia Woolf et moi n'avons pas d'atomes crochus) Évelyne de la Chenelière donne la parole à Lily Briscoe (Évelyne Rompré) et à Madame Ramsay (Anne-Marie-Cadieux), les deux pôles opposés, mais peut-être pas si opposés que ça, d'une conception de la féminité. Deux facettes, deux discours : l'artiste qui ne veut pas se marier pour poursuivre sa quête, pour qui la peinture représente toute sa vie, et la déesse de la domesticité qui a mis au monde huit enfants et qui incarne la maternité triomphante. Elles se sont connues avant la guerre, dans une maison du bord de mer. Dix ans plus tard, Lily voudrait finir son tableau, un hommage à Madame Ramsay, morte depuis. Mais qui est là sur la scène et qui permettra peut-être à Lily de concilier les différentes approches de la réalité avec lesquelles elle se débat.

lumieres

Le fil conducteur est cette promenade au phare promise par madame Ramsay à son fils James, promenade tributaire d'une météo capricieuse. Et pour laquelle, d'ailleurs, Monsieur Ramsay joue le rôle de rabat-joie en disant qu'il ne fera pas beau, que la promenade ne se fera pas. Ce moment constitue le révélateur des tensions au sein du couple et sera le point de départ pour Madame Ramsay d'une réflexion sur sa vie et sur la maternité. Cette mère chaleureuse, attentive, quasi idéale pour qui la chose la plus belle et la plus importante au monde ce sont ses enfants et qui ne comprend absolument pas que Lily prenne la peinture au sérieux. Elle est aussi flanquée d'un mari philosophe qui s'inquiète de l'empreinte qu'il laissera à sa mort après avoir écrit un traité sur le réel. Il n'y a pas loin entre Madame Ramsay et Madame Dalloway, cette icône woolfienne. Les deux oscillent entre le superficiel et la profondeur, ce qui les rend terriblement humaines et attachantes.

La scénographie de Max-Otto Fauteux et la mise en scène de Denis Marleau sont au service de cette atmosphère éthérée. En projection en arrière-scène, des vagues sur une plage, une maison et un quai sur pilotis. Des poutres de métal qui servent aussi de siège sont disposées de façon asymétrique sur la scène. Les deux comédiennes, reflétées dans des miroirs, sont vêtues de longues robes de dentelle blanche qui leur confèrent une allure fantomatique alors qu'elles parlent de ce passé enfui et de ce qu'elles en ont retenu. Les éclairages donnent à Anne-Marie Cadieux l'allure d'une Madone du Caravage. La représentation est parsemée de moments d'une intense beauté qu'on voudrait figer pour l'éternité.

Le spectacle dure une heure, le texte est dense, parsemé d'humour cependant. Cela demande un effort de la part du spectateur, mais l'effort sera amplement récompensé. On sort de l'Espace Go apaisé. On vient de voir quelque chose qui approche de la perfection, un moment exquis de beauté et de réflexion servi sur un plateau d'argent par deux comédiennes exceptionnelles. Et puis, les choses ne sont pas tellement différentes puisqu'il semble qu'on pose toujours les mêmes questions qu'en 1927 : est-il possible de concilier le bonheur domestique et l'expression artistique? Le travail et la famille? Est-il possible d'aller au phare même si le ciel est menaçant?

Lumières, lumières, lumières est présenté à l'Espace Go jusqu'au 6 décembre 2014.

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