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«Les courants souterrains»: ce qui remonte à la surface

17/03/2016 12:06 EDT | Actualisé 18/03/2017 05:12 EDT

Il faut régulièrement ramasser les pierres qui remontent à la surface de la terre, les cailloux, les roches, une meule, des os d'animaux et le travail est toujours à recommencer, année après année. Parlez-en aux fermiers ou aux jardiniers. Le labourage, l'érosion, le ruissellement de l'eau, le gel et le dégel dans nos contrées contribuent à cet état de choses, mais il y a aussi que la terre est vivante, elle bouge, elle respire et elle peut aussi mourir. C'est ce qu'on appelle les courants souterrains.

Benoît Desjardins utilise cette métaphore comme ligne de fuite dans sa pièce présentée au Prospero. L'histoire est narrée par Lisa, petite fille de sept ans témoin et actrice d'événements survenus bien des années auparavant.

Lisa (Dominique Leclerc) et son père, Kéven (Jean-Michel Déry), habitent une roulotte ancrée dans le sol, une maison immobile dira Lisa. Kéven travaille et s'occupe de sa fille avec tendresse. Dans cet univers sans mère surgit Betsy (Julie De La Frenière), chanteuse country en devenir que Kéven amènera, en compagnie de Lisa, jusqu'à Pembroke en Ontario pour qu'elle participe à un concours qui a lieu dans un bar de l'endroit. Cet épisode haut en couleur dans les vies autrement grises des personnages ne va, étonnamment, rien changer. Ce que vivront les trois protagonistes demeure de l'ordre du rendez-vous raté, de possibles qui ne se concrétisent jamais, d'un bonheur qui demeure fugace et hors de portée. Tout cela est empreint de tristesse et du sentiment que, décidément, la vie ne fait pas de cadeau.

Pour Lisa, le monde se résume à l'amour de son père, à la roulotte où ils vivent, au pick-up, au quatre-roues et au Canadian Tire où on se sent toujours chez soi. Elle est née avec des rêves, mais ils sont voués à toujours lui échapper. Betsy rêve aussi, mais elle manque de courage, elle ne fera rien de son talent et elle s'enfuira lorsqu'elle se rendra compte qu'il pourrait y avoir quelque chose de significatif avec Kéven et Lisa. Kéven, qui est allé au Cegep et qui aurait voulu devenir architecte, s'occupe de faire vêler des vaches et n'entretient plus aucune illusion sur ce que la vie peut lui réserver. Il y a chez ces personnages une soumission, une lucidité mélancolique qui traverse toutes leurs actions.

C'est triste, oui, mais ce n'est pas déprimant pour autant. La pièce est émaillée de dialogues savoureux livrés avec conviction par trois talentueux comédiens. Je n'avais pas revu Julie De La Frenière au théâtre depuis Les Morb(y)des et je l'ai trouvée particulièrement lumineuse et juste dans ce rôle à qui elle confère une extraordinaire dimension en dépit du fait qu'on ne sache rien de son passé. Dominique Leclerc est touchante dans le rôle de Lisa, jetant un regard philosophico-naïf sur ces événements, petite fille qui comprend trop de choses, pour son plus grand malheur. Et Jean-Michel Déry nous brosse le portrait de ce bon gars attachant prisonnier de son milieu dont il ne sortira jamais puisqu'il est l'instrument de sa propre fatalité.

Dans Les courants souterrains, les personnages s'empêchent de vivre. Ils refusent de trop rêver de peur d'être déçus. Traversée par des allusions à la musique country, on établit facilement le parallèle entre la pièce et la constante résignation qu'on trouve dans les paroles de ces chansons. Kéven et Lisa ne veulent pas connaître autre chose que la roulotte, le pick-up, le quatre-roues et le Canadian Tire. Et la lueur d'espoir qui s'allume dans les yeux des trois personnages lors de cette équipée à Pembroke va vaciller et s'éteindre. Pour laisser le spectateur avec de la compassion pour ces vies où personne n'a finalement osé quoi que ce soit.

Les courants souterrains, une production du Noble Théâtre des Trous de Siffleux, au Théâtre Prospero jusqu'au 2 avril 2016.

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