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<em>Les champs pétrolifères</em>, c'est fort, efficace, dur

25/11/2013 10:52 EST | Actualisé 25/01/2014 05:12 EST

On a rarement vu plus improbables pygmalions que la famille mise en scène par Patrice Dubois dans Les champs pétrolifères. Ce texte de Guillaume Lagarde est très fort et vient chercher le spectateur dans ses derniers retranchements. Je vous préviens, ce n'est pas une pièce facile à voir, on ne peut pas dire après la représentation qu'on a « aimé » ça, ce n'est pas du tout hop la vie ou un divertissement de bon aloi pour le temps des Fêtes. On en sort ébranlé, on en discute et on y repense après.

Je me souviens du commentaire de ma mère dans les années 60, lorsque nous marchions dans les rues de la banlieue où nous habitions à l'époque et que nous admirions les jolies maisons. «Comme ils doivent être heureux, ces gens-là! », disait-elle. Pour elle, le bonheur c'était le mignon bungalow avec le terrain paysagé. Elle ne pouvait imaginer les fractures et les crevasses qui pouvaient exister au sein de ces familles apparemment parfaites. Des failles qui ne pouvaient être réparées ou raccommodées. Tout ça est très «Blue Velvet» et «American Beauty» il va sans dire. Les possessions matérielles et un décor de rêve ne constituent pas des garanties de joie sans mélange. Et c'est ce thème que Guillaume Lagarde exploite ici avec beaucoup de pertinence et de cruauté.

Une famille qui vit dans une banlieue cossue : Bernard, le père (Jacques Girard, inquiétant et glauque), Barbara, la mère (Annette Garant, glaçante et glaciale), Bruno, le fils (Guillaume Cyr en crétin dont la seule lueur d'intelligence est entièrement tournée vers le mal) qui gagnent d'emblée le prix de la famille la plus odieuse de la saison théâtrale. Ces gens parlent pour ne rien dire sauf lorsque les parents s'acharnent sur ce fils manifestement mal aimé et le couvrent de vacheries et d'avanies. Certaines répliques laissent entrevoir un mystère, un lourd secret. Et peu à peu, les mailles du filet vont se mettre en place pour retenir captive cette jeune fille sans-abri de 15 ans que Bruno a ramenée de Montréal.

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Crédit photo : Lydia Pawelak


Blanche (Marilyn Castonguay, d'abord émaciée puis resplendissante, mais surtout époustouflante dans ce rôle) rend plausible l'horrible pacte qu'elle va conclure avec cette famille tordue au-delà des mots. Car elle va nier tout ce qu'elle est et tout ce qu'elle désire être en échange de confort et de biens matériels en plus d'accepter d'être le jouet de toutes les perversités possibles et imaginables dans l'effroyable machination mise en place par ces gens qui semblent si aimables.

Je le redis, c'est fort, efficace, dur. Les quelques meubles du décor servent à rendre parfaitement cette grande maison décorée avec goût. La mise en scène économe est parfaite puisqu'avec un texte comme celui-là on n'a pas besoin de fioritures. Seul bémol selon moi: les tirades de Bruno, le fils. Elles sont écrites dans une langue travaillée, ornée, mais la diction de Guillaume Cyr ne va pas avec ce types de discours, c'est trop littéraire pour le personnage et on y croit pas. Je ne suis pas sûre non plus d'avoir compris la métaphore des champs pétrolifères. Est-ce parce que cette forme d'exploitation souille tout sur son passage? Qu'on ne tient pas compte de l'humain, de ceux qui viendront après nous? Parce que la mère fait quelquefois allusion aux cours du pétrole?

Je suis sortie désorientée de cette pièce où la prose n'a certes rien d'aseptisé et où j'ai eu le vertige devant cet univers si différent. J'espère sincèrement que les chics bungalows de mon enfance ne recelaient pas de tels secrets. Et je ne suis pas sûre non plus qu'il faille penser que tout décor enchanteur cache des laideurs sans nom. Mais cela se produit parfois et ça donne de la bonne fiction.

Les champs pétrolifères, une production du Théâtre Petit à petit, est présentée à l'Espace Go jusqu'au 14 décembre 2013

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