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<em> Le trou</em>: absolument convainquant

02/05/2014 03:10 EDT | Actualisé 02/07/2014 05:12 EDT

Ma mère disait souvent, à-propos de gens que l'on connaissait et qui souffraient de ce qu'on pourrait appeler une légère déficience mentale, elle disait donc : Ils sont fous, mais pas si fous que ça. Ce qui voulait dire que ces idiots du village ou ces doux débiles nous assenaient à l'occasion des vérités que des gens avec un quotient intellectuel bien supérieur n'auraient pas été en mesure de cerner.

C'est exactement le cas de Sara-Lee Boucher dans la pièce d'Eugénie Beaudry, Le trou qui est présentée au Prospero. Victime d'un gros accident de coussins gonflables où sa mère a trouvé la mort, Sara-Lee vit à Gagné-City avec son père cloué à sa chaise roulante. L'accident a laissé Sara-Lee un peu, disons, démunie du côté intellectuel. Il y a des choses qu'elle ne comprend pas, d'autres qu'il faut lui expliquer longuement, mais elle a aussi des éclairs de fulgurance où elle saisit tout. À travers ses élucubrations, c'est le destin de Gagné-City qui est en jeu, un village déjà durement éprouvé lorsqu'en 1914 un incendie l'a complètement détruit. Les habitants avaient tout reconstruit à l'époque, mais aujourd'hui ils se heurtent à bien pire: la fermeture de l'usine de pâtes et papier, qui fait vivre la majorité des gens. C'est Pauline (Isabelle Guérard, excellente), une fille de la place qui travaille maintenant pour la multinationale propriétaire de l'usine, qui symbolise l'administration aveugle et sans âme se préoccupant davantage des dividendes du 1% que de l'avenir des petites gens à qui on a tout pris. Mais elle possède aussi d'autres motivations pour détruire cette usine.

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Crédit photo : Marie-Ève Desroches


Edith Arvisais, qui défend le rôle de Sara-Lee, le fait avec brio. Sa Sara-Lee, avec son bavardage incessant, est tour à tour énervante et attachante, drôle et tragique, une héroïne improbable bardée de convictions profondes qui pourrait en remontrer à bien des intellectuels, une icône de la guerre des nobody contre le gouvernement. Mariane Lamarre joue Johanne Simard, une indéfectible admiratrice d'Eric Salvail. À 50 ans elle vient de perdre son emploi à l'usine, non seulement son gagne-pain, mais aussi son identité et ne rêve que de se retrouver à la télévision interviewée par son idole.

Et j'ai particulièrement aimé l'aisance avec laquelle Eugénie Beaudry a créé ces personnages de femmes toutes aveuglées d'une façon ou d'une autre, mais également étoffées, plausibles, attachantes, aidée en cela par l'excellente interprétation des trois comédiennes qui les incarnent. Mais ses personnages masculins ne sont pas en reste et tirent aussi leur épingle du jeu : Joseph Bellerose, Monsieur Boucher, le père de Sara-Lee, l'ancien directeur de l'usine et ex-maire de Gagné-City, confiné dans sa chaise roulante et qui voit, impuissant, son enfant souffrir et le monde s'écrouler littéralement autour de lui. Et Yannick Chapdelaine, Joe Ciment, superbe et touchant en personnage-tampon, qui souhaite que personne ne souffre trop et qui voue une affection profonde à cette extravagante Sara-Lee qu'il connaît depuis toujours.

Le décor de Karine Galarneau est principalement celui de l'intérieur humble qu'habitent Sara-Lee et son père, où la télévision est allumée en permanence et où on écoute avec passion Pimp ma vie. Avec quelques éléments qui peuvent être convertis avec un peu d'imagination, on réussit avec trois fois rien à évoquer et à faire naître sous nos yeux divers lieux. Je dois dire qu'on achète complètement tout cela et que c'est dû en grande partie à la force du texte.

Ah! Ce texte! Imaginatif et coloré, rempli d'expressions et de répliques saugrenues et hautes en couleur. Le père qui dit à propos de sa fille : Bonne chance avec Miss pognée du cul nationale , Sara-Lee qui danse avec Joe Ciment et qui l'interpelle : Ça sent bon, c'est quoi ta pâte à dent? Les envolées lyriques pas toujours réussies de Sara-Lee, les rêves de gloire irrésistibles de Johanne Simard...il y a plusieurs moments très réussis dans cette pièce qui nous donne une bonne histoire et des personnages qu'on peine à quitter à la fin.

Eugénie Beaudry s'est faite avec panache la messagère de la grâce fragile, de la haine insensée, de la bonté profonde, de rêves naïfs et de l'impuissance qui caractérise la plupart des gens face aux institutions. Une jeune dramaturge pleine de talent qui donne vie sous nos yeux à des personnages irrésistibles. Le résultat est plus que convainquant, plein de sève, de vie et de tendresse.

Le trou, une production du Théâtre Le Laboratoire, est présentée à la Salle intime du Théâtre Prospero jusqu'au 17 mai 2014.

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