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<em>Je ne suis jamais en retard</em>: l'apport de l'expérience

07/11/2014 03:21 EST | Actualisé 07/01/2015 05:12 EST

The last time I was late was the day I was born.

Judge Judy

Voilà c'est fait, j'ai enfin réussi à placer une citation de Judge Judy dans un texte. J'aime Judge Judy. Bon, d'accord, elle est un peu à droite politiquement à mon goût, convaincue qu'elle est qu'il faudrait emprisonner tous les tire-au-flanc de la société américaine et ne pas trop compter sur une éventuelle réhabilitation pour les auteurs de crimes mineurs qui ont été plus ou moins forcés par un climat économique défavorable et l'absence de filet social à sombrer dans l'illégalité. Mais j'admire son gros bon sens, et j'admire surtout le fait que cette femme de 71 ans soit la reine incontestée de la Daytime television aux États-Unis avec dix millions de téléspectateurs chaque jour et ce, sans montrer de décolleté mais en faisant de temps à autres des blagues hautement littéraires et en s'exprimant de façon extrêmement structurée et intelligente dans un anglais limpide et grammaticalement impeccable. Elle peut en remontrer à bien des petites jeunes.

Car c'est de cela qu'il est principalement question dans Je ne suis jamais en retard, cette assemblée de textes remarquables présentés au Théâtre d'Aujourd'hui et dont Lise Roy est l'idéatrice. Le but est de donner la parole à des femmes qui ne l'ont pas beaucoup d'habitude : entre autres aux femmes de soixante ans, celles qui ont vu la naissance et vécu le féminisme des années 70 avec ce que cela comportait d'erreurs, d'écarts, de transgressions et qui, lorsqu'elles rencontrent les jeunes filles de maintenant, entendent surtout un discours qui rejette ce même féminisme. Ces femmes de soixante ans qui n'existent plus non plus dans le regard des autres, qu'on ignore dans les magasins, qu'on associe trop souvent à des grands-mères idiotes et attardées dans les publicités et dans les téléromans. Je ne suis jamais en retard tente de remédier à cela et de remettre les clichés à leur place.

Et le résultat est fabuleux.

(Sauf pour le premier texte de Marilyn Perreault joué par Émilie Gilbert. Mais je me suis laissée dire que des problèmes techniques de dernière minute avaient déstabilisé la jeune comédienne le soir de la première, ce qui peut expliquer qu'elle n'a pas donné tout ce qu'elle aurait pu. Laissons-lui le bénéfice du doute.)

Mais tout le reste est suave et sauvage.

style="float: Markita Boies met en scène avec beaucoup de doigté et de bonheur ces extraordinaires comédiennes toutes desservies par des textes forts, drôles ou touchants. Les réflexions qu'elles portent sur ce qu'elles ont vécu, sur ce qu'elles vivent encore, sont originales tout en restant ancrées dans notre histoire collective. Ainsi cette religieuse défroquée (Tania Kontoyanni) qui nous livre des réflexions lumineuses sur la religion et le hijab mais aussi sur ce rejet de la culture religieuse au Québec en même temps que cette volonté de garder la prière avant la réunion du Conseil municipal. Lise Roy, pour sa part, endosse le combat d'une militante qui veut faire passer le politique de la parole à l'acte. Ses illusions sont grandes et sa déconvenue le sera tout autant. Danièle Panneton incarne une femme de ménage dans le monologue Fourrer de Marie-Ève Gagnon. C'est drôle pour mourir mais aussi d'une effroyable lucidité. Louise Bombardier, déchaînée, est la comédienne sur le retour qui doit jouer une scène d'amour dans le film d'un réalisateur dont le moins qu'on puisse dire c'est qu'il est torturé. Ce texte, qu'elle a aussi écrit, est délirant mais là aussi le regard posé sur la réalité est sans pitié. Tous ces moments magiques sont entrecoupés de dialogues rêveurs, un peu surréalistes, magnifiques de toute façon, écrits par Nicole Brossard dont on reconnait l'inimitable voix. Bref, ce spectacle monte en crescendo jusqu'à la finale, livrée par Noémie Godin-Vigneau. Dominick Parenteau-Lebeuf a écrit un texte bouleversant sur un enfant qui ne peut pas naître et sur la mère qui doit mettre fin à la grossesse. J'étais en larmes, et je n'étais pas la seule. J'ai rarement entendu quelque chose d'aussi beau, d'aussi vrai et d'aussi cruel sur l'amour maternel.

Bien sûr que c'est un show de filles. Auquel les gars gagneraient beaucoup à assister. Je ne suis jamais en retard conjugue parfaitement le Dire, qui est l'art de la séduction, à l'Écrire, qui est l'art de la pensée. J'en suis sortie éblouie par les performances des comédiennes et la qualité des textes et toute remuée. Et avec suffisamment de pistes de réflexion pour me tenir éveillée pendant un nombre incalculable de nuits.

Je ne suis jamais en retard : à la salle Jean-Claude Germain du Théâtre d'Aujourd'hui, jusqu'au 22 novembre 2014.

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