LES BLOGUES

J'aime Hydro: la suite

10/04/2017 10:30 EDT | Actualisé 10/04/2017 10:31 EDT

L'intégrale de J'aime Hydro de Christine Beaulieu, présentée à l'Usine C, est la preuve édifiante qu'on n'a pas besoin de grand-chose pour faire du théâtre: une bonne histoire racontée avec verve et humour, un tableau noir, un écran, une table et quelques chaises, la mise en scène minimaliste, mais inventive de Philippe Cyr et voilà. Épaulée par le toujours délicieux Mathieu Gosselin et par le discret, mais essentiel Mathieu Doyon, Christine Beaulieu poursuit sa quête, soit comprendre pourquoi Hydro-Québec tient à investir sept milliards dans le projet de La Romaine alors qu'on enregistre depuis un moment déjà des surplus d'électricité et que de nouvelles technologies seront appelées dans un proche avenir à remplacer la construction de barrages et le harnachement de rivières. Peut-être que ça ne sonne pas sexy, dit comme ça, mais ce spectacle est tout sauf ennuyeux et didactique.

Dans les épisodes 4 et 5, elle se rend sur la Côte-Nord en voiture électrique afin de visiter le chantier de La Romaine. Ça ne lui coûte vraiment pas cher, mais elle se heurte au fait qu'il n'y a pas de bornes pour recharger sur un bon bout de chemin; elle fait donc appel à des garagistes patenteux qui vont la dépanner avec des prises électriques artisanales, mais qui font la job. À chacun, elle va offrir une bouteille de Brandy et s'entretenir avec eux du projet de La Romaine. Elle rencontre Bernard Rambo Gauthier qui lui parle de ces communautés qui sont en train de crever à cause de ce projet et des quatre ouvriers morts sur le chantier parce qu'Hydro donne les contrats aux plus bas soumissionnaires (qui trouvent leurs contremaîtres sur Facebook, selon lui) et que les mesures de sécurité sont parfois négligées. À Havre-Saint-Pierre, le maire de la ville souligne que La Romaine donne de l'espoir à la population et que 70 emplois ont été créés. Les Innus, de leur côté, dénoncent les raccourcis environnementaux pris par la Société d'État.

hydro

Les photos du chantier de La Romaine prises une fois sur place sont à couper le souffle: des constructions pharaoniques, des murs de béton hauts comme des gratte-ciels et des tunnels où on pourrait loger une communauté qui servent à harnacher la rivière et à produire davantage d'électricité. À son retour à Montréal, elle mange dans un resto italien avec Eric Martel, le PDG d'Hydro, entretien qui a été enregistré et qui est rapporté verbatim, et qui se termine sur la question de l'expertise. Est-ce que cette expertise, l'ingénierie québécoise dans toute sa splendeur hydro-électrique, doit être préservée à n'importe lequel prix, même si elle risque de tomber bientôt en désuétude? Christine Beaulieu demande au PDG si ces ingénieurs ne pourraient pas construire des ponts ou des routes (ce qui, il me semble, serait une assez bonne idée, nos ponts et nos routes ont cruellement besoin de réfection), mais sans obtenir de réponse.

Tout au long de ce périple, elle rencontre des gens super-sympas et elle-même se retrouve un peu prisonnière du charme et de la chaleur humaine qu'elle dégage et que les gens qu'elle côtoie détectent tout de suite.

Certes, je me suis laissée dire qu'elle prend des raccourcis, qu'elle tourne les coins ronds parfois; il y a des occasions où, muselée par sa propre gentillesse, Christine Beaulieu n'a pas osé poser certaines questions, où elle a évité des confrontations qui auraient pu apporter un éclairage différent. Tout au long de ce périple, elle rencontre des gens super-sympas et elle-même se retrouve un peu prisonnière du charme et de la chaleur humaine qu'elle dégage et que les gens qu'elle côtoie détectent tout de suite. C'est ce qui fait la différence entre elle et un journaliste d'enquête. Elle mentionne vers la fin du spectacle qu'on lui a proposé une circonscription pour se présenter en politique. Ce qu'elle a refusé, car, dit-elle, elle est comédienne d'abord et avant tout et lorsqu'elle décide d'avoir une voiture électrique sur la scène de l'Usine C, c'est possible et c'est fait. Alors qu'en politique...

J'admire le courage et la générosité de Christine Beaulieu. En se lançant dans cette aventure, elle ne savait pas qu'elle allait y consacrer autant de temps et d'énergie, son ignorance du sujet était encyclopédique et elle s'est quand même jetée là-dedans avec conviction et détermination en appréhendant le réel dans toute son ampleur et son ambivalence. Elle est arrivée à la conclusion qu'on aime Hydro comme on aime un amant, avec ce que cela comporte de trahisons, de mensonges et de non-dit, de promesses non tenues et de déceptions. Et on ne s'aime pas bien. Peut-être parce qu'on n'a pas le choix, c'est ça ou le poêle à bois et l'éclairage à la chandelle. Le jour où on pourra faire appel à d'autres solutions pour se chauffer et s'éclairer, peut-être que la Société d'État sera plus gentille avec nous, plus transparente et qu'elle redécouvrira l'amour courtois et les entreprises de séduction. En attendant, ben, on est pris avec.

Ce texte ainsi que la critique des épisodes 1, 2 et 3 sont disponibles sur thatrecambresis.blo4ever.com

J'aime Hydro: à l'Usine C jusqu'au 13 avril 2017, puis en tournée à-travers le Québec.

LIRE AUSSI:

» Far Away de Caryl Churchill: le dire sans le dire

» Vol au-dessus d'un nid de coucou: folie et marginalité

» Quoi de neuf? Molière!


VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

Les billets de blogue les plus lus sur le HuffPost

Abonnez-vous à notre page sur Facebook
Suivez-nous sur Twitter