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<em> L'homme atlantique </em>: l'abstraction sensible

13/02/2014 02:21 EST | Actualisé 15/04/2014 05:12 EDT

J'entretien une relation haine-amour avec Marguerite Duras: parfois je l'aime, parfois elle m'exaspère. Jadis, lors d'un cours sur L'écriture au féminin, je m'étais tapée en 15 jours la plus grande partie de son œuvre ce qui m'avait menée à une overdose de Duras et à un rejet de tout ce qui la touchait de près ou de loin. Puis, j'ai lu la biographie de Laure Adler et ce beau livre m'a réconciliée avec ce personnage plus grand que nature qui a exprimé la souffrance et l'absence en triturant la grammaire, en s'écoutant parfois écrire, mais surtout en cherchant toujours à exprimer ce qui ne peut pas l'être. Disons-le: Marguerite Duras parle de l'amour comme personne, elle s'en approche à pas furtifs et le tasse dans un coin, le forçant à lever les yeux et à la regarder en face. Quand c'est réussi, c'est sublime.

C'est le cas pour cette production de L'homme atlantique présentée à l'Usine C. Il s'agit de la transcription de la bande-son du dernier film réalisé par Duras, un texte dense magnifiquement rendu par Marie-Thérèse Fortin en narratrice omnisciente, Anne-Marie Cadieux en séductrice/prostituée et Jean Alibert, l'homme analysant un amour qui s'enfuit. Cet homme, atteint sans qu'il le sache, par la maladie de la mort, sera celui à travers qui Duras fera l'apologie du corps et du sexe de la femme, de l'essence de la femme, de ce qui fait une femme et c'est fantastique. Les trois comédiens, manifestement investis, disent ce texte avec une retenue remplie de passion et des regards chargés de vulnérabilité. C'est difficile, Duras. Il y a tous ces mots qui s'entrechoquent, ces images bizarres suggérées par des agencements de vocabulaire inédits, ces émotions qui s'expriment dans les failles d'une âme, le vol d'un oiseau, la mer qui se retire, mais toujours contre la volonté de celui ou celle qui les ressentent.

homme atlantique


Comme toile de fond pour ce discours, une scénographie de Jean-François Labbé faite de panneaux qui se déplacent et se transforment en boîte dans laquelle les personnages s'enferment avec une caméra ou en écran de projection pour un bord de mer suggérant la désolation. Des éclairages aux couleurs violentes dynamisent la parole et les quelques mouvements des acteurs. Le metteur en scène Christian Lapointe fait un usage judicieux de tout cela, le rythme des tableaux suit celui du texte, on rend hommage au cinéma, on souligne l'importance du regard. Marguerite aurait aimé cela. La musique de Mathieu Campagna est parfaite, elle accompagne, souligne, prend le relais de l'émotion sans jamais la remplacer.

Duras parle d'amour comme elle seule peut le faire: de façon crue et en même temps abstraite. Son expérience au cinéma lui a fait saisir l'importance du regard et de sa subjectivité. Elle avait compris qu'il n'y a pas une vérité, mais plusieurs et que ces vérités dépendent du point de vue où on se place, tout comme la caméra qui ment ou révèle. Nous sommes tous notre propre directeur-photo. Et ce qu'elle nous fait appréhender c'est que nous ressentons beaucoup plus profondément que ce que nous croyons et que la peur qui nous habite fait trop souvent de nous des êtres timorés qui préfèrent une vie lisse à une existence chatoyante, mais peut-être aussi infernale. Ainsi, Marguerite Duras fera dire au personnage masculin que la seule façon de vivre un amour c'est en le perdant avant qu'il ne soit advenu.

Bien sûr que cela est très cérébral et que L'homme atlantique ne va pas nous toucher comme le ferait les films larmoyants du style Les pages de notre amour. Mais cela sert aussi à nous rappeler que c'est notre cerveau, où se produisent toutes sortes d'interactions chimiques et d'échanges entre de minuscules neurones, qui est le siège de nos émotions. Et que tout part et découle de là.

L'homme atlantique, une production du Théâtre Péril, est présenté à l'Usine C jusqu'au 15 février 2014

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