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Filles en liberté: poules en liberté?

Catherine Léger nous force à sortir de nos évidences dans ses savoureuses comédies humaines, mais peut-être avec davantage d'éclat que de substance.

16/11/2017 09:00 EST
Claude Gagnon

Filles en liberté, comme poules en liberté. Ce nouveau texte de Catherine Léger m'a beaucoup plu, tout comme son Baby-Sitter vu la saison dernière sur cette même scène de La Licorne. On retrouve les mêmes dialogues en mitraille qui feraient merveille dans une sitcom, la même folie et la même urgence qui habitent les personnages, des gens par ailleurs totalement plausibles qui s'intéressent autant aux futilités de la vie qu'aux discours profonds.

Méli, Cynthia et Chris veulent l'amour, mais elles veulent aussi avoir des choix et éviter le rayon infidélité, option macho. Méli veut être une mère au foyer, Cynthia étudie le Droit et Clara est designer web. Et si elles refusent d'être colonisées par les hommes, comme les personnages masculins, elles désirent un amour immense qui peut guérir de l'égoïsme, de la solitude, du désenchantement et de la conscience des classes. Bonne chance.

Catherine St-Laurent incarne Méli, blonde comme une présentatrice de météo ou une lectrice de nouvelles de CNN, qui a laissé tomber le Cégep pour pouvoir coucher avec son prof de cinéma, Nick (Étienne Pilon). De toute façon, on soupçonne que Méli était celle qui à l'école mettait le feu dans les poubelles. Elle a une tête de cochon, elle est capricieuse, insupportable, irrésistible pourtant, et navigue d'une lubie à l'autre. C'est elle qui est l'instigatrice, après que son chum lui ait lancé un ultimatum pour qu'elle se trouve une job, de l'épisode de la pièce qui nous décroche le pompon : la création d'un site porno écoresponsable misant sur le développement durable, FillesduRoy.ca, à saveur historique qui a pour but principal de donner le pouvoir aux femmes tout en repeuplant le Québec. Puisque nous descendons à peu près tous des Filles du Roy, il serait peut-être temps de remonter à cette source et Méli, avec son initiative et sa logique tordue, a l'air de quelqu'un qui vient de creuser le canal de Panama.

Comme les poules, elles se croient bien chanceuses de pouvoir picorer comme elles le veulent et de goûter autre chose que la moulée industrielle, mais il y a toujours une clôture, psychologique ou autre, quelque part.

Ajoutez à cela Pascal (Christian E. Roy), qui enseigne l'Histoire de l'art au même Cégep que Nick, les deux amies Cynthia (Laetitia Isambert) et Chris (Clara Prévost) et le concierge narcotique anonyme, Alain (Hugues Frenette) et voilà un monde fourmillant et chaotique où rien ne se passe comme on pouvait s'y attendre. Quoique, et je reviens à la métaphore des poules en liberté, les Filles en liberté ne le sont pas vraiment tant que cela. Comme les poules, elles se croient bien chanceuses de pouvoir picorer comme elles le veulent et de goûter autre chose que la moulée industrielle, mais il y a toujours une clôture, psychologique ou autre, quelque part. C'est ce que Catherine Léger nous fait sentir. Malgré les déclarations incendiaires de Méli (quel personnage!) qui a une attitude de marde, qui proclame que le cinéma n'est qu'une forme de divertissement, qui est contre la liberté d'expression et qui dira aussi à la fin: Je ne veux plus être mère au foyer, les gars sont trop caves, elle est toujours prisonnière d'un nombre impressionnant de clichés liés à son physique et à sa blondeur, comme nous le laisse entendre la dernière réplique de la pièce. Réplique qui nous ramène à toutes les contradictions avec lesquelles nous nous démenons tous les jours, tous tant que nous sommes.

Catherine Léger nous force à sortir de nos évidences dans ses savoureuses comédies humaines, mais peut-être avec davantage d'éclat que de substance. Cette fois-ci elle a ajouté le nationalisme aux thèmes déjà habilement explorés dans Baby-Sitter. Il lui reste à mettre sa considérable intelligence et sa maîtrise incontestable de l'écriture non seulement au service du « Dire », qui est un art de la séduction, mais au service de « L'Écrire » qui est un art de la pensée. Et ainsi nous pousser à sortir d'une certaine nostalgie (entre autres des Filles du Roy) où ne subsistent ni mémoire ni souvenirs.

Filles en liberté : Une production du Théâtre PÀP en collaboration avec La Manufacture, à La Licorne jusqu'au 2 décembre 2017

20 pièces de théâtre