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Damnatio memoriae: un curieux objet

17/11/2014 02:39 EST | Actualisé 17/01/2015 05:12 EST

J'ai plusieurs centaines de livres sur la civilisation romaine dans ma bibliothèque. C'est une passion qui m'est restée de ces années passées à plancher sur les Guerres puniques (Delenda est Carthago!), les conquêtes de César et la Pax romana. J'ai toujours voué une admiration sans bornes à ces Romains qui construisaient des ponts qui tiennent toujours et qui administraient (parfois même sagement) cet immense territoire constitué par leur Empire. Ils ont pris plein de choses des Grecs, ont fait une mouture et nous ont légué une langue, des codes de lois et des institutions dont nous sommes toujours tributaires.

Comment vous parler de ce curieux objet qu'est Damnatio memoriae, la plus récente création de Sébastien Dodge, présenté au Théâtre d'Aujourd'hui? Le spectacle traite de la civilisation romaine, c'est indéniable. On débute avec une scène d'agapes présidée par l'empereur Commode, fils de Marc-Aurèle dont il ne tient pas du tout d'ailleurs. Commode est un fou fini, un despote cruel qui reproche à ses conseillers de lui donner...des conseils. Il fait exécuter sauvagement quiconque s'oppose à ses vues, soutient que Jupiter est à genoux devant lui et commande au gastronome Apicius des repas à un million de sesterces. Il mourra assassiné par son esclave maître d'armes et Pertinax montera sur le trône, le premier des quatre empereurs qui se succéderont au cours de la même année.

damnation memoriae

Vous voyez le genre. C'était le bordel à Rome et ça va durer et durer.

Le Damnatio memoriae, c'est la condamnation de la mémoire décrétée par le Sénat romain après la mort de cette série d'empereurs particulièrement inadéquats. On renversait leurs statues et on effaçait leurs noms des monuments publics. Ce sont les passages rapides, mouvementés et toujours sanglants de ces empereurs que la pièce nous raconte dans un fouillis excentrique où les dialogues en joual succèdent à des envolées lyriques remplies de force et de poésie. Les comédiens (qui ont l'air de beaucoup s'amuser) crient, rient, trucident, parodient avec une belle ardeur. C'est vraiment le spectacle le plus échevelé que j'ai vu cette saison.

Je dois dire qu'à part quelques Calvaire bien sentis (parce que dérogeant à la vérité historique) Sébastien Dodge connait bien son Histoire romaine. Il donne à ces empereurs qui se saisissent du pouvoir un côté vulgaire et arriviste qui semble éminemment plausible. La violence de cette société pourtant raffinée sous beaucoup d'aspects est particulièrement bien démontrée, même si elle porte à rire à cause de la façon dont elle est mise en scène : caricaturalement et avec des accessoires davantage associés à l'Halloween...Mais on saisit absolument le degré inouï de corruption qui a contribué à la chute de cet Empire et on ne peut s'empêcher d'établir des parallèles avec ce qui se passe maintenant.

Mais voilà : après une succession d'empereurs et une série de massacres tous plus violents les uns que les autres, le spectacle change de cap complètement et devient une comédie musicale. Une chanson, plutôt réussie, nous parle de la fin des Justiniens, plusieurs autres airs s'enchaînent mélangeant les styles, dont un qui m'a fait penser à du Mylène Farmer et on va se rendre de cette façon jusqu'à Constantin qui, je vous le rappelle, a fait du christianisme la religion officielle de l'Empire.

Tout ça est plutôt décoiffant. C'est du théâtre absolument inclassable que j'ai plutôt aimé d'ailleurs tout en ignorant par quel bout saisir cet étrange objet. C'est joué avec un enthousiasme débordant et je vous dirais que si vous voulez voir quelque chose que vous n'avez jamais vu, et bien voilà, c'est Damnatio memoriae, sans aucun doute qui va vous combler.

Damnation memoriae : une production du Théâtre de la Banquette arrière, au Théâtre d'Aujourd'hui jusqu'au 30 novembre 2014.

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