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L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn

28/03/2014 01:11 EDT | Actualisé 28/05/2014 05:12 EDT

Cinq beaux jeunes gens, une scène couverte de vêtements épars et un écran comme toile de fond. Un texte de Guillaume Corbeil d'une rare intelligence mis en scène par un Claude Poissant au sommet de sa forme qui a compris combien cette pièce est à la fois séduisante et pernicieuse. C'est tout ce dont on a besoin.

L'Espace Go reprend Cinq visages de Camille Brunelle, la sensation théâtrale de la saison 2013 que j'avais ratée à cause d'un horaire trop chargé. J'en suis sortie considérablement remuée et avec la certitude que je venais de voir un texte-phare, une de ces pièces qui fait époque parce qu'elle met exactement le doigt sur un phénomène de société et sur des comportements qui seront étudiés et commentés longuement par les sociologues des générations futures. C'est à voir absolument.

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Crédit photo : Jérémie Battaglia

On l'a dit déjà, Cinq visages... traite de la dépendance des jeunes aux réseaux sociaux. De la fascination exercée par Facebook qui fait en sorte que personne ne peut s'empêcher de claironner dans ses pages qu'il est en train de boire un jus d'orange où qu'elle est à tel restaurant en compagnie de celui-ci et celui-là. Le concept d'intimité n'existe plus, on peut tout savoir, on souffre du syndrome Too much information parce que, il faut bien le dire, tout cela est généralement d'un intérêt très relatif. La pièce de Guillaume Corbeil c'est cela, tous ces propos souvent décousus, cet étalage d'un vernis de culture populaire ou autre, ces discours snobinards ou très crus, cette escalade dans le désir de tout montrer, de tout dire, de documenter les moments mêmes les plus insignifiants qui composent une vie.

Car, soyons lucides, la plupart des existences ne constituent pas l'étoffe de passionnantes biographies. Et le fait de savoir que quelqu'un aime les Beastie Boys, Ennio Morricone ou La Compagnie créole ne nous fait pas pénétrer beaucoup dans sa psyché. Comme il est douteux que des mauvaises photos de gens en train de boire dans un bar aux petites heures du matin relèvent d'une information que l'on tient vraiment à avoir et risquent de nous éclairer davantage d'une manière anthropologique sur le comportement humain. Et un futur employeur qui voit cela pourrait poser des questions embarrassantes...

C'est la génération du regard qui est mise en scène ici. Mais le regard porte exclusivement sur elle-même. Moi, moi, moi, je, je, je. Même lorsqu'ils sont en relation, ce qu'ils annoncent haut et fort, le discours les ramène avant tout à eux : je l'aime, c'est mon autre moi-même. C'est le selfie miroir.

Je crois que de tout temps et de toute époque, les gens de 20 ans ont été persuadés que tout ce qu'ils vivaient, disaient et ressentaient était de la plus haute importance. La vanité et la prétention sont l'apanage de cet âge qui est sans pitié comme chacun sait. Mais jamais avant aujourd'hui n'ont-ils eu une tribune comme Facebook qui leur permet de tout ramener à eux-mêmes. Ce qui aurait pu faire que Cinq visages de Camille Brunelle demeure un exercice stylistique narcissique et égocentrique, quoiqu'amusant. Mais Guillaume Corbeil gratte ce vernis de pseudo-légèreté et de superficialité et en arrive à l'essentiel : la solitude, la souffrance, le désarroi et la peine qui caractérisent la plupart de ces créatures endommagées pour qui la présence physique et la conversation ne sont plus à la mode et qui préfèrent avoir 1,025 amis virtuels avec qui ils échangent de dérisoires bribes de dialogues. Et on va assister à la descente aux enfers de ces personnages, à leur déchéance, à leur folie, à leurs crimes, à toutes leurs turpitudes toujours documentées puisqu'ils ne peuvent exister qu'à travers le regard des autres.

Cinq comédiens excellents incarnent cet échantillon de jeune humanité. Le texte et la mise en scène se complètent admirablement dans la montée dramatique étonnante à la fin de la pièce où la peur de ne pas être est exacerbée dans une charge émotive qui laisse le spectateur sans voix. Et Camille Brunelle dans tout cela? Elle apparaît cinq fois sur des photos et on ne sait rien d'elle. Auréolée de mystère, elle demeure une énigme. Elle a peut-être compris qu'il n'est pas nécessaire de se donner en spectacle, que la vie nous malaxe, nous triture et nous brise et que nous portons tous, dès notre naissance, l'empreinte de la mort.

Cinq visages de Camille Brunelle, une création du Théâtre PÀP, est à l'Espace Go jusqu'au 5 avril 2014.

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