LES BLOGUES

Notre monde éclairé d'une manière inédite

16/04/2013 03:36 EDT | Actualisé 16/06/2013 05:12 EDT
Benoit Beaupre

Je l'ai déjà dit, la famille demeure le terreau principal qui inspire la plupart des œuvres de fiction. Rien de tel comme une famille bien dysfonctionnelle comme ressort dramatique, ce que nous expriment avec constance les romans, le cinéma et la télévision et bien sûr, le théâtre. Et puisque le sujet ne se renouvelle pas beaucoup, les variations sur les divers thèmes étant tout de même limitées, force est de constater qu'il est difficile de parler avec une voix neuve de ces histoires impliquant l'inceste, les dérives infinies, le suicide, les dérapages inévitables, les parents inadéquats, la violence psychologique ou physique: il est difficile d'être étonné, il est rare d'être surpris, car on a à peu près tout vu ou tout lu.

Mais il y a toujours la manière de le dire. Annick Lefebvre dans Ce samedi il pleuvait revisite ce thème mille fois traité avec une inventivité qui m'a complètement séduite. Il y a dans ce texte une ironie mordante, un commentaire social sans concession sur les fusions municipales, les campagnes électorales, la vie des banlieusards, l'identité sexuelle, le Festival Juste pour rire, mais aussi sur la vie, la mort ,l'amour; c'est un texte rempli de références culturelles mises à jour avec des expressions neuves et une manipulation du langage qui fait plaisir à entendre. Mais c'est d'abord et avant tout l'histoire d'une famille habitée par un terrible secret qui explique bien des choses au moment où elle explose. Et cette explosion va enfin laisser voir toute la souffrance cachée derrière cette façade bourgeoise où tout semble parfait. Un peu à la manière de David Lynch dans Blue Velvet ou dans Twin peaks où rien n'est vraiment ce que l'on croit ou ce que l'on voit.

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Crédit photo: Benoit Beaupré

Le décor? Un tableau noir où sont dessinés à la craie papa, maman, la petite fille, le petit garçon, le chien. Les comédiens munis de craies vont ajouter tout au long de la pièce des dessins, des formes, des mots à ce postulat sacré de la famille nucléaire. La mise en scène: retenue et efficace. Lorsqu'un monologue retient notre attention, les autres comédiens s'affairent au tableau ou se livrent à une gestuelle, mais sans jamais nous distraire du propos, sans qu'il y ait digression. Les costumes? Papa et maman sont habillés comme des enfants, les jumeaux comme des ados normaux de 15 ans. L'histoire? Une famille d'apparence normale qui vit à Saint-Bruno-de-Montarville, les parents travaillent au centre-ville de Montréal, les jumeaux parlent en un parfait synchronisme, ils promènent le chien, se livrent à des activités de banlieusards et tout le monde dissimule tout ce qui est important et surtout un événement qui a déterminé à jamais le destin de ce quatuor dissonant.

Je ne veux pas vendre la mèche et en dire davantage, laissez-moi simplement vous dire qu'au sein de cette famille où le paraître semble plus important que l'être et où le spectateur cherche sans les trouver des manifestations de tendresse, réside bien enfoui un immense vide creusé par un amour complètement raté. Et que cet amour, aussi gâché soit-il, a laissé sans avoir l'air d'y toucher, un durable héritage.

Le thème de la gémellité est exploité ici de façon percutante avec Maxime et Sébastien David, qui sont jumeaux dans la vie (Sébastien David est l'auteur des Morb(y)des dont j'ai déjà parlé sur mon blogue et dit beaucoup de bien.) Les jumeaux de la pièce sont bizarres, étranges, déstabilisants et jouent aussi le rôle d'un chœur grec avec leur discours débité par les deux comédiens simultanément. Alexandre Fortin joue le père obnubilé par un idéal de réussite sociale, ce vernis qui lui permet de dissimuler ses blessures secrètes. Et Marie-Ève Milot est la mère, habillée d'une robe enfantine, mais réussissant à nous convaincre de tout, elle est l'instrument qui permet l'exhibition du cœur sanglant de cette histoire. Sa présence sur scène est d'une superbe intensité, c'est elle qui nous fait entrer dans la catégorie de l'étonnement et de la surprise. C'est elle qui nous fait comprendre que, parfois, il est préférable de ne pas donner dans la nostalgie.

Cette pièce nous chamboule de l'intérieur, elle fait effraction dans la langue et dans nos esprits, elle dit, sur le réel, quelque chose de nouveau. Cela est rare et précieux et je pense que nous assistons, avec Annick Lefebvre, à la naissance d'une dramaturge qui va laisser une marque indéniable dans le firmament de notre théâtre. Car elle éclaire notre monde d'une lumière inédite.

Ce samedi il pleuvait est présenté par le Théâtre Le crachoir aux Écuries jusqu'au 27 avril 2013