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Blogue théâtre: Pour un oui ou pour un non

18/01/2013 11:27 EST | Actualisé 20/03/2013 05:12 EDT

J'ai toujours pensé que Nathalie Sarraute méritait bien davantage le Prix Nobel de littérature que Claude Simon qui l'a reçu en 1985 alors qu'il fallait bien reconnaître l'apport du nouveau roman français au firmament des lettres universelles. Claude Simon est mortellement ennuyeux alors que Nathalie Sarraute est amusante comme tout. Ce qui est, je crois, une excellente raison pour favoriser un auteur plutôt qu'un autre, le but de la littérature n'étant pas d'induire le sommeil mais bien de provoquer la réflexion et de nous amener vers de nouvelles idées et si c'est drôle en plus, alors tant mieux. Sérieux, je crois que le comité du Prix Nobel devrait m'embaucher.

Et c'est dans cet état d'esprit déjà admiratif que je me suis rendue au Prospero pour voir une pièce de Nathalie Sarraute. D'emblée, je vous confirme que mon admiration n'a pas baissé d'un cran et que Pour un oui ou pour un non constitue un de ces moments de grâce comme on en voit peu où tout se conjugue pour combler les attentes du spectateur. On sort de là enchanté, ravi et persuadé qu'on est un peu plus intelligent, qu'on a compris quelque chose d'important et cela tient pour beaucoup à la lecture limpide mais chirurgicale qu'en fait Christiane Pasquier à la mise en scène.

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Deux amis de toujours (Marc Béland et Vincent Magnat) sont un peu en froid sans trop savoir pourquoi. Décidé à vider l'abcès, l'un d'eux amène le sujet sur le tapis afin de savoir s'il est coupable de quoi que ce soit et surtout afin de combler ce fossé qui se creuse entre son ami et lui. Le résultat sera inattendu : c'est à cause d'une simple phrase dite avec une certaine intonation qu'une faille s'est creusée dans cette relation que l'on croyait pourtant solide. Il en résultera une joute verbale fort réjouissante où on assiste à l'apologie de la paranoïa, au dérapage vers la jalousie la plus élémentaire face au bonheur que l'ami connait et à une démonstration de cette émotion pour laquelle nous n'avons pas de mot en français : le schadenfreude. Chaque mot, chaque intonation seront interprétés et disséqués dans un délire rhétorique, faisant ainsi la parfaite démonstration que le langage est un bien pauvre instrument de communication et qu'il contribue parfois davantage à nous isoler qu'à contribuer à notre épanouissement social. Et dans cet univers parallèle cela va jusqu'à l'absurdité d'un procès et la possibilité d'un casier judiciaire si l'on rompt pour un oui ou pour un non...

Et tout cela est drôle, intelligent et provocateur. L'admirable travail de Christiane Pasquier est parfaitement appuyé par d'impeccables comédiens qui s'amusent visiblement mais qui transmettent aussi la conscience toute particulière de l'impact que le langage peut avoir dans nos existences puisqu'il s'agit de leur gagne-pain. Et en arrière-scène, les magnifiques projections animées de Thomas Corriveau ajoutent une autre dimension à ce dialogue de sourds où l'anodin devient l'essentiel.

Pour un oui ou pour un non réfléchit autant sur l'amitié que sur le langage. Sarraute nous parle de cette image de nous renvoyée par nos amis, ces autres soi-même que nous avons choisis, ces doubles à qui nous portons tant d'affection. Elle va d'ailleurs témoigner personnellement de cette aventure émotive et langagière dans Enfance où elle s'entretient avec elle-même en tentant d'établir une authentique communication. Ultimement elle nous parle d'un lieu où, au-delà des banalités du langage, nos angoisses rencontrent les contraintes sociales et d'où personne ne sort indemne, aussi éloquent soit-il.

Crédit photo: Marilène Bastien

Pour un oui ou pour un non est une production du Théâtre Galiléo et est présenté au Prospero jusqu'au 9 février 2013